Rechercher dans ce blog

Pages

welcome, willkommen, bienvenue

Vous êtes chez vous ici !
Here you are at home !
Hier sind Sie zu Hause !

vendredi 12 avril 2013

Ambroise Kom :Je suis un citoyen libre de sa parole

Interview Littérature

Après une quinzaine d’années de va-et-vient entre le Cameroun et l’étranger, l’un de nos plus valeureux chercheurs et critique littéraire est rentré au bercail il y a quelques semaines. Avec sous le bras un énième recueil de ses textes d’analyses des œuvres africaines produites localement ou en diaspora. Occasion pour nous de lui rendre une petite visite et d’avoir une conversation à bâtons rompus sur nombre de sujets concernant la vie littéraire et critique en ce moment où l’on a en mémoire le fameux colloque de Yaoundé organisé en avril 1973 sous la houlette de l’un de ses mentors Thomas Méloné. Et comme à son habitude, il n’a fui aucune question, répondant avec la même verve qu’on lui connaît, lui qui par ailleurs est l’un des piliers du projet de l’Université des Montagnes de Bagangté dans le cadre de l’Association pour le développement de l’éducation (AED).

Entretien avec Parfait tabapsi

Ambroise Kom
En lisant le titre de votre dernier ouvrage, on a comme l’impression qu’une certaine urgence a présidé à sa préparation et à sa publication, ce d’autant plus que les manifestations des «indignés» enrayaient la planète entière. Est-ce bien cela ?
Il me semble qu’une indignation peut en cacher une autre. Vous faites sans doute allusion à Stéphane Hessel dans votre référence aux manifestations des indignés qui enrayaient la planète entière. Le génie des grands esprits comme Hessel est de trouver le mot juste ou la formule idoine pour résumer une situation qui prévaut à un moment donné de l’histoire. C’est ce qu’on a connu par exemple avec Frantz Fanon lorsqu’il publie «Les Damnés de la terre». Contrairement à ce que vous suggérez, mon ouvrage n’est nullement le fruit de quelque urgence. Il s’agit essentiellement, comme vous l’avez vu, d’une collection d’essais produits au cours des 20/25 dernières années de ma carrière. Et ici, l’indignation renvoie davantage à Yambo Ouologuem puisque le devoir d’indignation «subliminalise» le devoir de violence. L’indignation ayant présidé à ma démarche intellectuelle, il m’a semblé que le devoir d’indignation résumait assez bien le contenu de l’ouvrage. J’avais d’abord proposé «En attendant le messie…» comme titre mais l’éditeur a trouvé cela un peu trop provocateur !

Parlant de Frantz Fanon justement, il a dit dans «Les damnés de la terre» que la mission de l’écrivain africain c’est de «secouer le peuple (…) de se transformer en réveilleur du peuple», cela par la production d’une «littérature de combat, une littérature révolutionnaire». Vous situez-vous dans cette perspective fanonienne en écrivant ou avez-vous d’autres motivations ?
Par certains côtés, je suis effectivement un disciple de Fanon mais je ne saurais prétendre me situer au même niveau que l’illustre analyste de la condition du dominé. Nous avons hérité de Fanon des concepts pertinents pour décrypter notre réel et c’est ce que j’ai essayé modestement d’exploiter. Nous ne devons pas nous fatiguer de lire et de relire Fanon dont l’œuvre n’a point de rides.

A vous lire, l’on voit bien que la méthodologie critique que vous convoquez pour analyser les écrits des auteurs africains et de la diaspora sortent des sentiers de l’orthodoxie académique occidentale. Quelle en est la justification ?
Je ne sais pas ce que vous entendez par «orthodoxie académique occidentale». J’ai toujours été et je demeure un critique africain des productions culturelles des peuples noirs d’ici ou d’ailleurs. Pour y parvenir je recours aux concepts les plus opérationnels qu’ils aient été élaborés par des Asiatiques, des «Occidentaux» ou des Africains. Je ne me suis jamais refugié derrière des frontières par choix idéologique. Partout où je trouvais des sources fécondantes, je m’y abreuvais. Et il vous appartient de juger du résultat qui se trouve en partie dans cet ouvrage.

Votre «subalternité consciente» vous range dans ces études postcoloniales qui pour d’aucuns –à l’instar de Jean-François Bayart- constituent une sorte de «carnaval académique» de mauvais aloi. Quels arguments leur brandissez-vous ?
Je n’ai pas d’arguments particuliers à opposer à qui que ce soit pour affirmer ma subalternité. Je la démontre. J’ai cité Jean-François Bayart en passant parce que j’avais trouvé sa formule un peu curieuse. Mais en fait, la thèse de Bayart est assez simple puisqu’il prétend essentiellement que les théoriciens de l’Hexagone ont aussi étudié la condition du subalterne bien avant les Asiatiques et autres universitaires américains. Et donc qu’il n’y a rien de neuf dans ce concept. C’est son avis et ce n’est pas le mien. Je considère qu’au-delà de la contribution des théoriciens français que cite Bayart, des critiques d’autres horizons tels que Spivak, Said, Bhabha, Fanon, etc. ont contribué de manière significative à construire l’identité du subalterne.

L’exil et la diaspora africaine irradient vos écrits. De quel poids ces deux thématiques pèsent-elles dans la pensée africaine actuelle ?
Je n’invente ni l’exil ni la diaspora. Il s’agit d’une réalité qui impacte la vie africaine contemporaine. La littérature ou plutôt la culture africaine produite en exil par la diaspora africaine est de loin supérieure à la production qu’on trouve sur le continent, surtout en pays francophone. La qualité de l’expertise africaine de la diaspora est de loin meilleure que la continentale. Depuis la fin des années 1980, la diaspora africaine en Europe et en Amérique du Nord est d’une importance qu’il faut être sourd et aveugle pour ne pas en tenir compte. Et cela se voit dans le domaine culturel et économique. Comment oublier qu’au cours des 15 dernières années je vivais à cheval sur l’Afrique, l’Europe et l’Amérique du Nord puisque j’enseignais aussi bien au Cameroun qu’aux USA en transitant constamment par l’Europe où je faisais pas mal de rencontres avec la diaspora dans mon effort de promouvoir l’Université des Montagnes (UdM). La diaspora camerounaise apporte une contribution importante à l’UdM et j’ai dispensé plusieurs enseignements sur l’exil en général et sur la diaspora africaine en particulier. Il s’agit d’une problématique très riche dans le travail que je fais aussi bien dans l’enseignement que dans la construction de l’UdM.


George Laming que vous avez beaucoup étudié disait de l’intellectuel qu’il «may beconsidered to be a person who is primarily concerned with ideas –the origin and history of ideas, the way in which ideas have influenced and directed social practices». Est-ce une définition qui vous convienne?
Je suis plutôt mal placé pour me définir. Mais George Lamming que j’ai fréquenté aussi bien dans les écrits que dans la vie – il fut maintes fois mon invité  au College of the Holy Cross aux USA après la visite que je lui rendis dans son île natale de la Barbade – George Lamming donc est un écrivain et un intellectuel dont j’apprécie énormément la production littéraire et l’engagement dans la recherche des voies alternatives pour le développement culturel et économique des pays du bassin des Caraïbes. Et la complexité sociologique, politique et économique des Caraïbes induit une solide connaissance de l’histoire et des courants de pensée qui traversent la région pour être un tant soit peu pertinent. De ce point de vue, il est aussi fascinant à lire/suivre que Mongo Beti. L’un comme l’autre sont des férus d’histoire et de l’histoire des idées. Voilà qui leur permet de souvent poser avec justesse les questions sur les enjeux des sociétés du monde noir contemporain.

40 ans après le colloque de la Société africaine de la critique (SAC) organisé à l’université de Yaoundé sur la thématique de la critique africaine, comment définissez-vous aujourd’hui la place et le rôle de la critique africaine ?
Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis le colloque de Yaoundé. A l’époque, la critique africaine naissait au sein d’une université africaine également naissante. Tout était sur les rails, pouvait-on penser, pour donner naissance à des institutions critiques adéquates. Souvenez-vous que Diogène, une revue de renommée internationale, publia une partie des textes parus dans «Mélanges Africains» réunis par Thomas Méloné. Notre critique était sur une bonne rampe de lancement. Malheureusement, elle ne tarda pas à piquer du nez avec la descente aux enfers du système universitaire public qui achève de se désintégrer totalement en 1993 avec ce qu’on a appelé la reforme/décentralisation du système universitaire public. Il y a sans doute eu des timides productions individuelles de qualité mais l’impulsion que Méloné et son équipe avaient initiée n’a jamais été véritablement poursuivie. A côté des travaux collectifs d’envergure comme l’avait annoncé Méloné, on ne se contente plus que d’occasionnels et hasardeux colloques suivis de quelques actes souvent mal ficelés, juste bons pour des changements alimentaires de grades. Conséquence, la recherche/critique camerounaise a du mal à franchir la moindre frontière. Les auto-publications dans d’obscures arrière-cours où les publications à compte d’auteur ne manquent pas. Mais je doute que ce soit ainsi que la critique camerounaise finisse par décoller et à se maintenir à un niveau appréciable. En somme, il ne saurait y avoir de critique véritable sans institutions solides et crédibles. Nous en sommes loin et je me demande si chaque jour on ne s’en éloigne pas davantage. A moins évidemment de penser que le contingent sorti des 25.000 recrues va révolutionner la recherche/critique universitaire !!! Ne dit-on pas qu’impossible n’est pas camerounais ?
N’est-ce pas une analyse trop sévère ?
En critique comme dans les autres domaines, il n’y a pas de génération spontanée. Si l’on veut se positionner avantageusement, il faut s’en donner les moyens adéquats. Des universités qui n’entretiennent que des ventriloques, le mot est d’Eboussi Boulaga, ne produira que des aspirants à la mangeoire. Vous savez bien dans quelle condition Méloné s’est éteint, pratiquement comme un SDF intellectuel. A qui la faute ? Un pays qui est incapable d’offrir un cadre épanouissant aux chercheurs et aux créateurs d’idées ne peut récolter que la médiocrité qui caractérise notre production critique et intellectuelle. Une bonne partie de notre jeunesse rêve d’être ou d’alleurs ailleurs simplement parce que le pays qui l’a vue naître  la prive de rêve et bouche son horizon.

De votre parcours de critique dissident, une figure semble vous avoir inspiré et même servi de modèle ; il s’agit du Pr Thomas Méloné. Que représente-t-il pour vous et que lui devez-vous ?
Je ne sais pas si Méloné était un critique dissident mais je reconnais qu’il m’a fortement marqué. D’abord parce qu’il me forma en littérature africaine, qu’il me montra le chemin de l’Europe et me poussa à aller en France à une époque où un Diplôme d’Etudes Supérieures (DES) comme celui que je possédais à ce moment-là ouvrait largement les portes de la haute Fonction publique camerounaise. En termes d’apprentissage de la dissidence ou de ce qui s’en approche je dois avouer que j’ai appris autant auprès de Mongo Beti, d’Eboussi Boulaga pour m’en tenir aux Camerounais qu’auprès de Méloné qui, je dois l’avouer, m’a toujours fasciné par sa vivacité d’esprit. Pour nous autres étudiants de l’époque, Méloné était un modèle, autant sur le plan intellectuel que professionnel.
 De vous, vos pairs ne manquent pas de souligner votre scepticisme, votre systématisme, votre absence de nuance dans vos analyses. Est-ce une critique justifiée selon vous ?
Je ne sais pas ce que vous entendez par scepticisme ou systématisme. Bien que de nombreux compatriotes camerounais me désespèrent, je crois dur comme fer à l’avenir de notre pays et je fais ma part pour que nous sortions de l’ornière. Analyste sans nuances ? Je ne sais pas. Je n’aurais pas eu la carrière qui est la mienne si j’avais passé mon temps à croiser le fer avec les uns et les autres. Seulement voilà, je ne suis pas diplomate et je n’ai jamais eu d’ambition politique. Je suis donc libre de ma pensée qui n’engage que moi puisque je n’ai jamais parlé qu’en mon nom. Je n’ai jamais été en quête de prébendes puisque la moindre aiguille que je possède procède de la sueur de mon front. Je n’ai jamais été candidat à aucune nomination et je n’ai jamais accepté celles qu’on m’a maintes fois proposées. Bref, je crois être un citoyen libre de sa parole. Et c’est sans doute cela que vous considérez comme des propos sans nuances. Il serait peut-être temps que nous libérions notre parole pour aussi libérer notre créativité.
 Avec ce livre, l’on constate, à tort ou à raison, que la figure de votre ami Mongo Beti est presque partout présente. N’avez-vous pas peur d’en faire trop et de finalement banaliser quelque peu son impact sur la construction de l’intellect africain d’aujourd’hui et de demain ?
Si j’avais 20 ans de moins j’en aurais fait davantage. J’aurais créé un Centre de recherche sur Mongo Beti. Si j’étais riche, j’aurais créé une chaire Mongo Beti dans une université qui compte…Bref, Mongo Beti est une institution et nous Camerounais avons tort de ne pas le reconnaitre et de ne pas le célébrer. Comment pensez-vous qu’on puisse banaliser Mongo Beti ? Il doit être présent en tout temps dans l’imaginaire de notre peuple. Peut-on dire que les Français banalisent De Gaulle ou que les Américains banalisent Washington ?

Il fut un temps où vous étiez promoteur d’Ong. 20 ans plus loin, qu’avez-vous tiré de cette expérience dans le monde de la société civile camerounaise ?
On parlait de banalisation précédemment. Justement, les Camerounais ont banalisé, que dis-je, ils ont pour ainsi dire travesti le concept d’Ong en en faisant essentiellement un moyen d’accès à la mangeoire. Alors j’ai préféré m’en éloigner. Toujours est-il que je suis resté actif dans la société civile de par ma participation à la promotion de l’Université des Montagnes à travers l’Association pour l’Education et le Développement (AED). J’ai trouvé pareil combat plus noble et plus conforme à ma vision du monde et surtout à la manière dont je perçois justement le rôle de la société civile. L’UdM comme vous le savez n’est pas une aventure individuelle. Elle est transethnique, apolitique et sans obédience religieuse. Il s’agit d’une entreprise citoyenne qui paie ses impôts, inscrit tous ses employés a la CNPS et propose des formations nouvelles, c’est-à-dire à fort taux d’employabilité. Sciences et techniques, sciences de la sante et ingénierie financière à partir de l’an prochain sont nos domaines de prédilection. C’est ce montage qui nous attire des bénévoles des quatre coins du monde et fait de l’UdM un carrefour des cultures. Et je vous ferai remarquer que l’UdM est la seule université privée au Cameroun essentiellement gérée par des professionnels avérés de l’enseignement supérieur.

Votre postfacier Romuald Fonkoua dit de vous que vous êtes un sociocritique qui place la société et ses réalités au cœur des discours esthétiques et des préoccupations critiques». Cela vous convient-il et pourquoi ?
Dans un échange avec Mongo Beti, échange dont j’ai reproduit des extraits dans «Mongo Beti Parle» (2002), J’affirme qu’«il y a des écrivains qui n’aiment pas lire la critique et des critiques qui ne recherchent pas l’avis des écrivains». Je demeure fidèle à cette manière de voir. Romuald Fonkoua est un critique chevronné. J’imagine donc qu’il sait ce dont il parle et il ne m’appartient pas de le juger, de dire si ce qu’il dit de moi est vrai ou faux, bon ou mauvais. Que cela me convienne ou pas importe peu. Cela n’engage que lui et je n’ai pas à le juger en retour. C’est la règle d’or du métier, il me semble.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire