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mercredi 28 mars 2012

Ngugi Wa Thiong’o par lui-même



Réflexion, littérature
Les positions de l’écrivain et essayiste kenyan Ngugi Wa Thiong’o sont originales, fortes et provocantes. Elles sont connues de longue date chez les Anglophones. Parce qu’elles touchent au sacro-saint pilier de la langue (entendez la langue unique : le français, chez nous), elles n’ont eu pas d’échos du tout dans le monde francophone. Il a fallu un quart de siècle pour voir son ouvrage manifeste de 1986 (1) paraître en français chez un petit et précieux éditeur : Décoloniser l’esprit (La Fabrique, 2011). Depuis sa sortie l’an dernier, l’ouvrage en question n’a pas suscité, à notre connaissance, de débats dans la presse francophone. C’est pourquoi il nous a semblé utile de remettre en selle les arguments du romancier qui a osé, le premier, abandonner l’anglais pour renouer avec le kikuyu. Les pages ci-dessous sont extraites des ‘bonnes feuilles’ offertes aux lecteurs par l’éditeur. Implicitement ou explicitement, un nombre croissant d’artistes africains –des  cinéastes comme Manthia Diawara, des  plasticiens, des activistes hip hop– mettent en forme et en pratique les propositions avancées par l’auteur de Matigari. Quelque chose change…


« I. La littérature africaine et sa langue
1. On ne peut pas s’interroger sur la littérature africaine ni sur la langue dans laquelle elle est écrite sans réfléchir aux enjeux politiques d’une telle question. D’un côté, il y a l’impérialisme, sous ses formes coloniale et néocoloniale, qui n’en finit pas de vouloir remettre l’Africain aux labours, en lui collant des œillères pour éviter qu’il regarde hors du chemin tracé –bref l’impérialisme qui continue de contrôler l’économie, la politique et la culture africaines. Et puis en face il y a le combat des Africains pour affranchir leur économie, leur politique et leur culture de la mainmise euro-américaine et ouvrir une nouvelle ère, où souveraineté et autodétermination ne soient plus de vains mots.
Reprendre l’initiative de sa propre histoire est un long processus, qui implique de se réapproprier tous les moyens par lesquels un peuple se définit. Le choix d’une langue, l’usage que les hommes décident d’en faire, la place qu’ils lui accordent, tout cela est déterminant et conditionne le regard qu’ils portent sur eux-mêmes et sur leur environnement naturel et social, voire sur l’univers entier. La question de la langue est leur pays, ils n’abandonnèrent pas la conviction que la renaissance des cultures africaines viendrait des langues d’Europe. (Moi-même qui écris ce livre en anglais, ne devrais-je pas le savoir ? !)
2. En 1962, je fus invité au fameux colloque des écrivains africains organisé par l’université de Makerere à Kampala, en Ouganda. La liste des participants comprenait de nombreux noms que les étudiants de tous pays citent aujourd’hui dans leurs dissertations. Quel était l’intitulé de ce colloque ? «Conférence des écrivains africains de langue anglaise.» J’étudiais alors l’anglais à l’université de Makerere, antenne outre-mer de l’université de Londres. L’année précédente, en 1961, j’avais terminé La Rivière de vie, ma toute première tentative romanesque. Je suivais sagement le chemin ouvert par les récits de Peter Abrahams ou par le roman Le Monde s’effondre de Chinua Achebe, paru en 1959. Il y avait aussi les auteurs des colonies françaises, la génération de Léopold Sédar Senghor et David Diop, mise en avant par l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache publiée à Paris en 1947-1948. Tous écrivaient en langue européenne, comme d’ailleurs l’ensemble des participants au colloque de 1962. L’intitulé –«Conférence des écrivains africains de langue anglaise»– excluait desemblée les auteurs cruciaux et a toujours été au cœur des grandes violences faites à l’Afrique au XXe siècle.
Tout a commencé il y a cent ans, en 1885, à Berlin, le jour où les puissances capitalistes d’Europe se sont assises à une table et ont découpé un continent en colonies sans se soucier des peoples qui y vivaient, de leurs cultures et de leurs langues. Il semble que ce soit le destin des peuples africains de voir leur avenir tranché aux tables de conférences de métropoles occidentales : leur déchéance de pays souverains en colonies s’est décidée à Berlin ; leur conversion plus récente en néocolonies aux frontières inchangées s’est négociée autour des mêmes tables, à Londres, Paris, Bruxelles et Lisbonne. Le découpage hérité de Berlin, avec lequel l’Afrique vit encore, était évidemment –quoi qu’en aient dit les diplomates armés de bibles– économique et politique. Mais il était également culturel : à la conférence de Berlin, l’Afrique fut aussi partagée entre langues européennes. Les pays africains se virent définis et se définissent encore aujourd’hui sur la base de ce critère : pays anglophones, pays francophones et pays lusophones. Les écrivains africains auraient dû frayer des chemins hors de cet encerclement linguistique ; hélas, ils en vinrent à se penser eux-mêmes en fonction des langues imposées. Même lorsqu’ils s’insurgèrent et embrassèrent les sentiments les plus radicalement pro-africains, tentèrent de formuler au mieux les problèmes qui se posaient à  l’arabe, parlé par certains Africains ? Que faire du français et de l’anglais, devenus à leur façon des langues d’Afrique ? Que se passait-il si un Européen décidait d’écrire sur l’Europe en langue africaine ? Qu’advenait-il si… et si… et si… et si… ? Sans que personne aborde à aucun moment cette question : la domination de nos langues et de nos cultures par celles d’Europe.
Aucun Fagunwa, aucun Shaaban Robert, aucun écrivain de langue africaine n’était là pour faire redescendre l’assemblée sur terre. Et à aucun moment la question ne fut posée : ce que nous écrivions était-il de la littérature africaine ? La nature du public touché par les œuvres, le rôle décisif de la langue dans la détermination d’un lectorat d’une certaine classe et d’une certaine nationalité, rien de tout cela ne fut abordé. Le débat porta sur le thème des œuvres, le pays d’origine des auteurs et l’endroit où ils vivaient. L’anglais, au même titre que le français et le portugais, était implicitement accepté comme langue naturelle de la littérature, y compris africaine. Les cercles dirigeants voyaient en lui un rempart contre les risques de division inhérents au multilinguisme.
Dans la sphère littéraire, beaucoup se réjouissaient que les langues européennes soient venues sauver les langues africaines d’elles-mêmes. Dans son avant-propos aux Contes d’Amadou Koumba, Sédar Senghor félicite Birago Diop d’avoir, pour ressusciter le style et l’esprit des vieux de langue africaine. Avec le recul, en examinant tout cela au prisme des questions que je me pose aujourd’hui, en 1986, je mesure l’aberration que cela représentait. Moi, simple étudiant, je me retrouvais invité sur la foi de deux nouvelles parues dans des revues étudiantes. Cependant que ni Shaaban Robert, alors le plus grand poète d’Afrique de l’Est en vie, auteur de plusieurs livres de prose et de poésie en kiswahili, ni Chief Fagunwa, grand écrivain nigérian, auteur de plusieurs titres en yoruba, n’étaient conviés.
Les débats sur le roman, la nouvelle, la poésie et le théâtre partaient d’extraits d’œuvres en anglais, excluant d’emblée les grandes œuvres en swahili, zoulou, yoruba, arabe, amharique ou en quelque langue africaine que ce soit. Cela n’empêcha pas la conférence des écrivains africains de langue anglaise, sitôt achevés les préliminaires d’usage, de commencer à discuter la première question à l’ordre du jour : «Qu’est-ce que la littérature africaine ?» Le débat qui s’ensuivit fut animé. Fallait-il appeler littérature africaine la littérature qui parlait de l’Afrique et de la vie en Afrique ? La littérature qu’écrivaient les Africains ? Que fallait-il faire d’un non-Africain qui écrivait sur l’Afrique ? Écrivait-il de la littérature africaine ? Qu’advenait-il si un écrivain africain décidait de situer son intrigue au Groenland ? Était-ce de la littérature africaine ? Ou était-ce la langue qui devait servir de critère ? Qu’en était-il alors de Comment expliquer qu’un écrivain africain, ou quelque écrivain que ce soit, devienne à ce point obsédé par l’idée d’emprunter à sa langue maternelle des expressions pour en enrichir d’autres langues ? Comment expliquer qu’il se sente investi d’une pareille mission?» ( Ngugi Wa Thiong’o)
(!) Il est temps de se procurer cet indispensable ouvrage  (Décoloniser l’esprit, traduit de l’anglais (kenya) par Sylvain Prudhomme, 2011,  168 pages,  15 euros, ISBN978-2-35872-019-9) chez les bons libraires ou auprès des éditions La Fabrique : http://www.atheles.org/lafabrique/.
Source : blog.slateafrique.com/cahier-nomade/2012/03/24/decoloniser-lesprit-ngugi-wa-thiongo-par-lui-meme/

jeudi 22 mars 2012

Interview, art de vivre



Esther Endale
Il y a beaucoup d’appréhensions
La co-créatrice de l’Alvf et responsable de l’antenne Centre revient ici sur le combat de son organisation pour l’adoption d’un Code de la famille. 

Une interview publiée dans l'édition de mars 2012 du mensuel Les Cahiers de Mutations




Quelle classification faites-vous au niveau de votre association de la famille camerounaise à l’heure actuelle ?
Au niveau de l’Association de lutte contre les violences faites aux femmes (Alvf), au vu du vécu des femmes, nous avons recensé plusieurs types ou genres de familles. Ce sont des familles créées par un homme et une femme, sans exclusion d’autres personnes (parents, frères, cousins et autres). A savoir, tout d’abord la famille légitime, recomposée ou non, (classique) qui se compose de l’homme et de la femme qui sont légalement mariés et de leur progéniture. En deuxième lieu, des familles composées de personnes qui n’appartiennent pas au cas de figure précédemment évoqué, c’est-à-dire la famille composée de partenaires qui vivent ensemble et ont des enfants, et enfin la famille constituée d’un homme et d’une femme vivant séparément et ayant des enfants. 
Pensez-vous que, rendu à l’heure qu’il est, le Code de la famille soit une nécessité dans l’organisation de la vie sociale et familiale au Cameroun ?      
Je réponds oui ! Le Code de la famille doit même être un instrument spécifique. Cela veut dire que tout ce qui concerne la réglementation de la vie familiale, déjà contenu dans le Code civil, doit être isolé en un document unique. Cela parce que le citoyen doit être informé au mieux de la situation : il est souvent difficile, même pour des personnes qui travaillent au quotidien sur les questions liées à la famille comme les associations, les travailleurs sociaux, les forces de l’ordre, les religieux et j’en passe, d’aller fouiller dans le Code civil pour retrouver les dispositions liées à la réglementation de la vie familiale. Cela est d’autant plus utile que ce Code, fondu en un document unique, peut être d’un usage facile pour le citoyen et la citoyenne ordinaire qui pourront aisément rentrer en connaissance des règles qui vont régenter leur vie familiale.
C’est donc d’un instrument capital qui devrait rentrer dans notre quotidien qu’il s’agit. Car beaucoup de situations dramatiques actuelles existent du fait de l’ignorance et pas toujours de la mauvaise foi d’un des partenaires. En l’état actuel des choses au Cameroun, ce document unique, et c’est la deuxième raison de la nécessité de ce Code de la famille, permettra au législateur d’internaliser l’ensemble de textes et autres conventions ratifiées par le Cameroun et instaurant l’égalité des droits entre les femmes et les hommes. C’est là une préoccupation que nous avons exprimée depuis le début des débats sur la question d’un Code de la famille au Cameroun, et qui demeure d’actualité.
Un point essentiel reste que toutes les autres organisations sociales, tel le travail, ont un Code spécifique et que seule la famille, qui est l’organisation de base de la société et au sein de laquelle se retrouvent tous les individus, n’en ait pas un. N’oublions surtout pas que tout le monde s’accorde sur ce que la famille est le type d’organisation sociale la plus répandue et que des Codes par secteurs comme celui du travail, pour ne prendre que cet exemple-là, existent. Mais d’où vient-il que le Code de la famille, qui devait être parmi les premiers, tarde à prendre corps chez nous alors même qu’il concerne les fondements de la société ?

S’agissant des débats sur la question, l’on observe que certains pays africains du même niveau que le nôtre ont adopté le Code de la famille (Bénin, Mali, Togo…). Qu’est-ce qui, de votre point de vue, bloque l’adoption et la promulgation de cette loi chez nous ? Où est-ce que le bât blesse ?
Le bât blesse quelque part, car après que les féministes camerounaises ont émis l’idée d’un Code de la famille chez nous, le ministère en charge de la question s’est penché sur le sujet et a proposé un avant-projet de Code. Tout était bien lancé pour voir adopté ce Code. D’ailleurs, le ministère a organisé plusieurs ateliers de réflexion qui associaient des organisations de la société civile. Malheureusement, les pesanteurs il y en a. Il faut aller les chercher à plusieurs endroits. D’abord au niveau des femmes elles-mêmes, qui bien que comprenant les enjeux et le bien fondé de cette initiative ont du mal à se mettre d’accord, à parler d’une seule voix. Cela s’est rendu visible au cours des discussions sur les questions spécifiques touchant à la polygamie, aux enfants nés hors mariage.
Au cours des discussions avec les députés, nous avons senti que les mentalités n’étaient pas encore prêtes à accepter certaines dispositions qui heurtaient l’ordre établi et remettaient en cause les positions de pouvoir de l’homme au sein de la famille, en un mot la famille patriarcale. Les députés, qui sont majoritairement des hommes, ne voyaient pas par exemple d’un bon œil le partage des responsabilités entre l’homme et la femme au sein de la famille et le fait, par exemple, de limiter le régime matrimonial de droit à la monogamie. Il y a donc beaucoup d’appréhensions, car les gens pressentent que ce Code va sérieusement bouleverser les rapports inégalitaires entre les deux sexes dans les ménages, et donc dans la société. Je signale par ailleurs qu’il y a beaucoup de préjugés autour de ce Code, notamment sur le nouveau statut de la femme dans le foyer. Beaucoup estiment ainsi, à tort, par exemple, que ce Code va donner du pouvoir aux femmes au détriment des hommes qui se sentiront dès lors émasculés. Et forcément cela nous mènera droit au mur, car eux seuls ont les capacités d’assurer l’équilibre et la cohésion familiale. C’est le cas du statut de chef de famille, qui est un élément assez fort pour lequel les gens ne sont pas prêts à lâcher du lest ; surtout les hommes qui pensent que si cette brèche-là est ouverte, alors tout, au sein du foyer et de la famille, échappera désormais à leur contrôle.
D’aucuns n’y vont pas par quatre chemins pour faire savoir que l’occasion serait ainsi donnée aux femmes de «marcher sur la tête des hommes». Un Code de la famille égalitaire, faut-il le préciser, donnera enfin des droits aux femmes au sein de la famille. Ce qui ne plaît pas toujours aux hommes. C’est le cas par exemple avec le choix du domicile conjugal, du nom à porter par la conjointe… Des choses banales, me direz-vous, mais qui ont une charge symbolique très importante dans le vécu quotidien de l’égalité hommes/femmes. 

Quelles sont les actions entreprises par votre association pour qu’on en arrive au draft qui circule en ce moment jusque dans les couloirs du Parlement ?
Je ne sais vraiment pas quel est le draft qui circule actuellement. Nous essayons toujours d’entrer en sa possession, sans succès. Nous avons fait un travail de lobbying auprès du ministère en charge des Femmes dès le début des années 2000, et celui-ci a sorti un tout premier draft en 2004-2005. Nous avons dès lors organisé une rencontre des féministes et associations féministes du Cameroun à l’effet de l’examiner et de s’assurer que des différents traités et conventions signés par le Cameroun, reconnaissant l’égalité des droits des hommes et des femmes, ont été pris en compte. Nous avons présenté nos amendements au ministère. D’autres actions ont consisté en une mobilisation sur le sujet des associations de femmes, lors de différentes activités relatives à la commémoration du 8 mars, des 16 jours d’activisme contre les violences faites aux femmes.
J’ajoute également que, lors de certaines de nos activités comme les séminaires, à l’Alvf ou ailleurs, la question est souvent à l’ordre du jour. En troisième lieu, nous avons organisé des rencontres avec les femmes parlementaires. Pour ce qui est du plaidoyer, il continue à l’heure actuelle à travers un groupe de travail pluridisciplinaire qui se rencontre à la Friedrich Ebert Stiftung, et auquel nous sommes associés. Ce groupe de travail organise des dîners parlementaires et des rencontres avec la société civile, à l’effet de valider le document de plaidoyer qui sera mis en œuvre.

Dans les actions particulières à l’association que vous évoquiez tantôt, il ressort que l’homme a été mis de côté. N’est-ce pas là un manquement grave, s’agissant de la question du Code de la famille ?
Votre remarque est juste ! Cela n’a pas été fait à dessein, mais constitue à n’en point douter l’une des faiblesses depuis l’enclenchement de ce processus sur le Code de la famille. Je note simplement que ce type de faiblesse est souvent courant chez les personnes défavorisées. Dans nos actions, nous avons davantage tenu compte des femmes qui sont le groupe marginalisé. Nous étions plus obnubilés par l’envie de permettre aux femmes de jouir de leurs droits humains à égalité au sein de la famille. Nous nous sommes rattrapées : les Osc sont parties prenantes de toutes les activités depuis peu, surtout qu’un Code de la famille égalitaire, qui a l’adhésion des hommes, partenaires et membres de famille, ne peut que voir le jour rapidement. N’oublions pas qu’ils ont toujours le pouvoir dans les instances de décision. Je tiens aussi à souligner que les hommes se sont montrés réticents, estimant que nos revendications, quand elles ne relevaient pas des futilités, étaient par trop révolutionnaires et non réalistes.

Quelles sont les dispositions impératives que vous souhaitez voir figurer dans la version finale du Code de la famille ?
En tant qu’association, nous souhaitons voir figurer dans ce Code des dispositions qui vont respecter les droits humains aussi bien des femmes que des hommes. C’est le cas avec l’âge du mariage, qui doit être ramené à 18 ans pour les 2 sexes, la monogamie, qui doit être la règle de droit, la dot, qui doit être supprimée, la notion de chef de famille, qui doit disparaître au profit d’un partage des responsabilités dans le foyer. Nous insistons également sur la possibilité du divorce par consentement mutuel, le choix de la nationalité à la majorité ; le choix du nom pendant le mariage ; la définition de l’enfant ; pour les plus radicales d’entre nous, la libre disposition par les femmes de leur corps qui est un droit inaliénable (reconnaissance du viol conjugal et libéralisation de l’avortement). Nous voulons aussi profiter de ce Code pour interdire certaines pratiques comme les rites de veuvage. 


Avec toutes ces dispositions impératives, l’on subodore que si le Code venait à être adopté, il y aurait de sérieuses difficultés pour son exécution. Voyez-vous les choses de cette manière ?
L’applicabilité du Code de la famille, de mon point de vue, ira de soi puisque la loi c’est la loi pour tous ; elle est donc au-dessus de tous et toutes. Le plus dur viendra cependant des juges et de tous les préposés à l’exécution du droit, qui demeurent sous le joug des mentalités féodales. Nous espérons que tous ceux-là, le moment venu, intègreront cette loi, seront convaincus de sa justesse pour bien l’appliquer. Au niveau de la société en général, l’on peut légitimement parler de révolution culturelle, surtout pour ce qui est des comportements et des mentalités notamment dans le rapport entre l’homme et la femme au quotidien. 

Ce sera un combat, alors…
Oui, bien sûr ! Mais un combat qui est en partie gagné, car la société, dans plusieurs domaines déjà, accepte de plus en plus que la femme est l’égal en droit de l’homme et cela se voit dans les positions que les femmes occupent désormais dans les administrations publiques et privées, ou même dans le commandement. Cela paraît évident aujourd’hui, mais il y a 30 ou 40 ans, cela n’était point à l’ordre du jour. La société ayant intégré cette évolution de la femme, cela va rendre l’application de ce Code moins difficile, surtout pour la génération à venir, elle qui aura une autre perception de la notion de la famille ou même de la femme, d’autres schèmes mentaux différents de ceux de leurs parents.

Vingt ans après la naissance de l’Alvf, l’on imagine que vous avez entrepris de nombreuses actions et avez au passage remporté quelques lauriers. S’il ne fallait retenir qu’une victoire, quelle serait-elle ?
Nous avons réussi, pendant ce laps de temps, à faire sortir les violences faites aux femmes du privé. Les femmes ont exprimé leurs souffrances et, de là, les gens ont pris conscience que la violence faite aux femmes était un véritable problème de société et la plupart des acteurs sociaux (institutions, société civile, politiques…) s’en sont approprié et mettent des actions en place à fin de rendre aux femmes toute leur dignité et de maintenir leur potentiel valorisé. Cela est d’autant plus une grande victoire qu’à nos débuts, parler des violences faites aux femmes constituait un non lieu ou une incompréhension chez nos différents interlocuteurs, qui ne s’embarrassaient souvent pas pour nous faire savoir que c’était une notion importée qui n’avait pas prise avec nos réalités, car selon eux, la femme camerounaise aime la violence. Aujourd’hui, les 16 jours d’activisme contre les violences faites aux femmes sont une réalité dans tout le Cameroun.

Et s’il fallait se projeter, que pourrait-on vous souhaiter ?
D’avoir des moyens accrus pour aider les femmes à sortir de la violence.
Propos recueillis par Parfait Tabapsi

mercredi 21 mars 2012

Appétissantes Délices

Musique

Le groupe d’instrumentistes «Vibrations» de Yaoundé est à nouveau dans les bacs avec un nouvel air.

Dès l’entame, la guitare de Gabriel Mayo annonce la couleur, secondée par la basse d’Eloundou et l’orgue de Claude Césaire. Pour une congruence instrumentale qui illustre la hauteur des acteurs. Ce d’autant plus qu’après l’écoute, on a comme l’impression que le cortège d’instrumentistes camerounais qui remplissent les plus grandes salles de spectacle du monde entier aux basques d’artistes célèbres tire véritablement sa source dans un terroir toujours fertile bien que ces talents de chez nous sont parfois englués dans une médiocrité générale due sans doute aux facilités d’enregistrement et l’envie de vite arriver qui caractérise très souvent la production musicale locale.

Cela dit, Délices c’est avant tout un album que l’on écoute au sortir d’une journée harassante, histoire de retrouver un équilibre avec soi-même et de recharger les accus pour le lendemain. Cela parce que le quatuor de charme a choisi de reprendre des hits de la musique camerounaise, un peu comme avec ce projet de Fleurs musicales camerounaises ou encore cet autre du nom de Kamer All Stars, tous goupillés, à cheval sur deux décennies, par un certain Manu Dibango. Une option qui en rajoute sur les capacités artistiques d’instrumentistes qui plafonnent parmi les meilleurs sur la place de Yaoundé. Et qui depuis Endurance il y a une dizaine d’années, avaient sevré le public de compositions propres que seuls pouvaient alors goûter les visiteurs de leur antre du cabaret La Réserve au quartier Etoa Meki. Parce que Vibrations c’est d’abord l’expression d’un plaisir commun dans la droite ligne du bien faire, nos instrumentistes par le choix de revisiter de grands crus de notre musique n’ont pas abandonné leur fantaisie. La reprise de Sophie de Dina Bell en donne un aperçu avec l’option latino ou encore La foi, le 9è titre.

Mais il n’y a pas que les hits camerounais (Maguela, Cherchez le mot ou Longuele Ndé Sport). S’y trouvent, dans ces Délices bien appétissantes, des hits mondiaux comme Tago Mago (Kaoma) ou Hotel California (The Eagles), preuve de l’universalité d’instrumentistes prêts à relever tout défi. Avec cependant ce bémol que les voix sont loin du niveau de l’expression instrumentale. On a aussi du mal à comprendre pourquoi le quatuor, qui a bien accepté les vocalises, et intégré le jeune batteur Jean-Jacques Tata a préféré faire fi des cuivres. On aurait aimé y découvrir les know how d’Henri Ngassa, qui a ses habitudes à La Réserve, ou d’Alain Oyono, le jeune premier qui exerce du côté de Douala, pour ne parler que de ces valeurs montantes. Même si ces absences écorchent un peu la qualité de l’ensemble, il reste qu’on reste difficilement impassible devant ces Délices qui font méditer, c’est vrai, mais qui font aussi danser.

Parfait Tabapsi

mardi 20 mars 2012

Eugène Ebodé


Yambo représente le rebelle
et l’inclassable

L’écrivain camerounais se livre au lendemain de la réception du prix Yambo Ouologuem à Bamako.

Votre dernière fiction «Madame l’Afrique», vient de remporter le prix Yambo Ouologuem à la Biennale littéraire africaine le mois dernier à Bamako. Que revêt cette nouvelle distinction pour vous ?

C’est toujours un moment heureux que de recevoir une distinction. Elle est d’autant plus intéressante qu’elle vient d’une organisation africaine reconnue par un Etat africain, le Mali. Il faut saluer le pari de l’éditeur algérien Apic qui a misé depuis longtemps sur un véritable ancrage africain et une valorisation des forces créatrices africaines. Yambo Ouologuem est tout un symbole et je l’ai dit à Bamako, Le maître livre de Yambo Ouologuem, «Le devoir de violence», m’a surtout appris le devoir de violence sur moi-même pour sortir des conformismes. Je dédie ce prix à Mère Afrique et aux jeunes !

Pensez-vous avoir des atomes crochus avec Yambo Ouologuem au plan littéraire ? que représente-t-il à vos yeux ?

Je me suis rendu en 2004 au Mali, poussé par le besoin de rencontrer Yambo Ouologuem ! J'avais lu «Le Devoir de violence» et il m'arrivait de me demander ce qu'était devenu l'auteur de ce livre détonnant, sublimement polémique. «Les Saïfs, nous apprenait-il, ne doivent pas être naïfs et aveugles». Les Saïfs, c'est nous ! J'avais donc un grand désir de conversation avec Yambo Ouologuem. Or j'apprenais qu'il était socialement mort, désormais absent en lui-même, qu'il n'écrivait ni ne parlait à personne. «Ceci n'est pas possible !» me suis-je dit. J'ai sauté dans un avion avec pour but unique de le voir. À Bamako, j'ai trouvé une oreille attentive auprès d'Adama Sangaré, l'actuel maire de Bamako. À l'époque, il était un modeste adjoint au maire de la commune 3, alors présidée par l'affable Abdel Kader Sidibé. C'est ainsi qu'il m'a fait conduire auprès de Yambo. Nous sommes allés chez lui et sa mère, qui vivait encore, nous a ouvert la porte de leur maison. L'écrivain nous a fraîchement accueillis, puis le guide qui m'accompagnait lui a expliqué que j'étais un écrivain camerounais qui avait tenu à venir de très loin pour le saluer. Il m'a un peu vivement apostrophé, mais a aussitôt permis que nous puissions dialoguer. Ce fut un extraordinaire moment. Il s’attarda un moment sur l'uniforme de mon guide, le sous-officier de l'armée de l'air. Et là, Yambo, intarissable, fit une description détaillée de l'évolution des tenues militaires depuis l'épopée militaire de Samory Touré, dans la seconde moitié du 19è siècle. Il nous parla des stratégies militaires, de l'armement utilisé, des évolutions des uniformes et notamment les canadiennes et les sahariennes de ce temps-là. À un moment qui me restera, il nous annonça de ne pas bouger : «Attendez-vous à une surprise !» Il nous quitta avec vivacité, partit dans la maison, nous laissant dans le jardin, à l'ombre d'un arbre, un flamboyant encore jeune, me semble-t-il. Il revint avec un fusil. Qu'allait-il en faire ? Il me demanda de venir vers lui et, ouvrant la culasse du fusil, il me montra comment on «chambrait la cartouche» ; mais surtout, il me fit voir un chiffre inscrit dans la culasse : le numéro militaire de son grand-père ! Ce fusil appartenait à son aïeul, un soldat de Samory ! J'accédais ainsi au jardin secret de Yambo Ouologuem. Nous avons passé trois ou quatre heures à parler d'histoire, de politique et... de littérature. Il fut prolixe sur Mongo Beti avec lequel il avait jadis eu un commerce intellectuel agréable. Nous avons aussi parlé de son prix Renaudot. Le sujet le braquait, l'a toujours, me semble-t-il, énervé. Un seul mot revenait à ses lèvres : la trahison française. Oui, il avait le très net sentiment d'avoir été trahi. Yambo représente le rebelle et l’inclassable. Mais aussi, une forme rare de personnage sacrificiel. Poétiquement, il ressemble à un roseau qui plie mais ne rompt pas !

Vous êtes un Camerounais qui vit en France et qui vient d’être primé avec un livre édité en Algérie. Comment faut-il vous définir ? Qui êtes-vous finalement ?

Un Afro-occidental ! J’ai une identité composite, métisse. Je sais d’où je viens : incontestablement d’Afrique. Je vis en France et ne serai jamais oublieux ni de mes racines ni de ce que je dois à la France, ce pays qui m’a accueilli. Je peux néanmoins le regarder dans le blanc des yeux et lui dire ce qui le rend insupportable : les discriminations qui y prospèrent, les hypocrisies dénoncées par Ouologuem, les petits accommodements avec des satrapes africains dénoncés avec virulence hier par Mongo Beti ou par Alain Patrice Nganang aujourd’hui. Nous ne pouvons accepter, en France, la situation faite aux immigrés, aux Roms, au peuple lui-même par un gouvernement Sarkozy qui aura éreinté les cœurs, les reins et la force des Français.

Par ces temps de révolutions et de troubles sur le continent, quel peut être l’apport de la littérature pour un meilleur être de l’Afrique ?

Il faudrait que les peuples s’approprient davantage la diversité africaine et en fassent un atout. La culture y est un point capital pour une projection enthousiaste ver l’avenir. Les révolutions sont salutaires pour relancer la machine à produire du sens et à rebattre les cartes. Lesquelles ? Celles de l’extension de la confiance en soi et de la prospérité partagée. Les troubles ? Les affrontements religieux au Nigeria sont une catastrophe. Les vieux crocodiles qui ont tant mangé leurs enfants et qui continuent à s’accrocher au pouvoir, au Cameroun comme au Sénégal sont aussi une calamité, une effroyable dette que les générations futures paieront d’un lourd et inestimable tribut. Hélas !...

Propos recueillis par Parfait Tabapsi