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jeudi 21 mars 2013

Guillaume Oyono Mbia: une vie au service de l’écriture

Portrait théâtre

L’auteur de «Trois prétendants un mari» coule des jours paisibles en son village de Mvoutessi II où il nous a reçu le 11 février dernier.

Au seuil de son domicile. fév.2013
Lorsque Joseph Fumtim et moi nous engouffrons dans un car de transport en commun depuis Yaoundé ce 11 février en direction de Mvoutessi II, nous parions presque sur la manière avec laquelle notre hôte nous recevra. A force, nous finissons par nous en remettre à sa bonhommie qu’il m’est déjà arrivé de tester par le passé lors de l’un de ses passages à Yaoundé où il vient tous les mois toucher sa pension retraite. Ce qui nous conforte également c’est l’entregent de notre facilitateur, l’écrivain Anne Cillon Perri qui vient de publier, avec Fumtim, la première biographie du guitariste Zanzibar chez Ifrikiya et dont la dédicace est programmée pour la semaine suivante.
Une fois à destination, c’est les bras ouverts que le dramaturge prolifique Guillaume Oyono Mbia nous accueille dans sa grande cour. Après avoir pris place à la véranda où les présentations n’en finissent plus de durer, voilà son épouse qui, en accoutrement de cultivatrice, fait irruption pour nous souhaiter la bienvenue et nous dire combien nous sommes chez nous ici. Il n’en faut pas plus pour instaurer une confiance nécessaire aux échanges dont nous sommes impatients de commencer. Echanges au cours desquels il nous a fallu prêter l’oreille, car notre interlocuteur n’a pas l’habitude d’élever la voix.
A écouter notre hôte, sa vie a connu bien de stations qui, chacune, a conditionné quelque peu la suite. Il y eût d’abord l’enfance à Mvoutessi, puis l’école primaire à Metet, à 20 km de son village. Premier voyage pour aller à l’école. Avec cette «chance» qu’ici, ce sont les missionnaires qui ont les meilleures écoles en cette période d’après-guerre. L’élève Mbia va donc s’adonner à cette nouvelle vie avec un entrain certain d’autant plus qu’ici, c’est un peu le prolongement de la vie au village. L’Eglise protestante américaine met en effet un point d’honneur à ce que les élèves apprennent d’abord les langues du terroir avant d’en découdre avec les langues étrangères.
A l’époque, il profite des vacances au village pour s’imprégner des pratiques culturelles qui vont lui servir plus tard comme toile de fond à ses œuvres. Parlant du théâtre, il dit «Dans la société traditionnelle, le théâtre renvoyait aussi au jeu, aux danses qui n’étaient rien d’autre que la mise en exergue d’une gestuelle observable dans la vie quotidienne. Et dans cette société, la gestuelle importait plus que la musique qui la portait. Le théâtre rentrait ainsi dans cette volonté de parler de la vie ou de l’histoire et des mythes d’un peuple via la musique, la danse, les contes... Les soirs, la grande cour servait de lieu d’expression de tous ces arts pour le bonheur des enfants que nous étions.»

Missionnaires
Il continuera ainsi jusqu’à son Certificat d’études primaires et élémentaires (CEPE) qui sanctionnera son cycle primaire. Certificat qu’il ira quérir, non sans péril, à Mbalmayo, soit à 40 km environ de Metet. Occasion qui lui permettra de se rendre compte de la solidarité camerounaise, vu que lui et ses camarades seront l’objet d’une hospitalité de familles qu’ils ne connaissent pas. Viendra après le collège. Une deuxième station qui aura pour théâtre Libamba, très loin de son terroir d’origine, mais toujours chez les missionnaires chrétiens. Là bas, il est inscrit directement en classe de quatrième. Et pourquoi donc ? Voici sa réponse : «J’ai eu une chance mon grand oncle enseignait l’allemand à l’époque de la colonisation germanique. Il me l’a enseigné. Au cours d’une récréation à Metet, le maître a découvert que je parlais cette langue et s’en ouvert à la directrice. C’est ainsi qu’après mon CEPE, je suis envoyé au Collège Libamba où j’ai été inscrit en classe de 4è.» Ce qui n’a entamé en rien sa capacité à se hisser toujours au sommet. Il traversera d’ailleurs les classes suivantes comme une comète, avec des résultats plus qu’honorables vu qu’il sera toujours le premier.
Curieux n’est-ce pas ? Mais on est loin d’en avoir fini. Car en classe de Seconde, par une confusion que seule l’histoire a le secret, il va inscrire son nom au panthéon du théâtre national et international. Parole à Oyono Mbia : «Une cousine avait été contrainte d’aller en mariage contre son gré. J’en ai profité pour noter tout ce que je voyais et entendais dans un cahier. Et à l’heure de remettre un devoir de classe, j’ai confondu de cahier et remis celui de mon histoire. C’était à un retour de vacances. J’étais le meilleur élève de français, anglais, allemand et musique. Mon prof revient me voir le lendemain et me dit de venir à son bureau pour m’annoncer que j’ai écrit une pièce de théâtre, ce qui me surprend. Dans la foulée, il va voir le directeur et c’est ainsi qu’un congé supplémentaire m’est donné pour finir la pièce. Cela m’a pris six jours pour la terminer. Voilà donc la petite histoire de «Trois prétendants un mari». Puis elle a été montée et jouée à Libamba pour la première fois par des camarades. En présence des élèves de Sacré cœur de Makak et les autorités administratives du coin.»

Concours et bourse
On en est à se demander ce qui se passe que la compagnie française UAT/AIR France lance un concours en direction des élèves d’Afrique avec pour thème «Le rôle de l’avion dans le développement des pays africains». Bien que n’ayant pas vécu près d’un aéroport, le jeune premier s’appuie sur sa culture générale issue de ses lectures aussi bien en anglais, français qu’en allemand pour remporter le concours dans la section des 2è cycles du secondaire. A l’annonce de la nouvelle un jour de 161, il s’en trouvera des camarades et des enseignants pour balancer un «encore lui !» que Mbia n’écoute que d’une oreille. Car déjà, il doit prendre l’avion, non sans que son directeur, un Américain réputé pour sa retenue, n’ait exécuté des pas de danse improvisés dans la cour du collège et que son père lui ait envoyé un costume pour son périple français. C’est ainsi qu’au milieu des années 50, le jeune élève va découvrir Paris par un soir d’été, le tapis rouge en prime.
A son retour, sa réputation est faite. Et il commence à être sollicité. Mais c’est le gouvernement britannique qui trouvera la meilleure parade pour prendre ce génie aux talents multiples dans son escarcelle. Ce sera sous la forme d’une bourse d’études de la British Council, alors même que Mbia n’a fini que la première partie de son baccalauréat. Il s’envolera donc pour Londres en 1964 où il s’inscrira dans une école d’interprétariat, la London Tuition Centre, School of English. Bien qu’il soit le seul Africain, il n’en sortira pourtant pas moins major au bout de quatre ans. Comme quoi le génie n’a que faire des frontières. Après sa formation, il est sollicité par des universités anglaises et décide de poursuivre des études dans en langue anglaise qu’il achève également haut la main comme à son habitude. Ce panorama anglais serait incomplet si l’on ne signalait pas qu’il dût présenter avec succès le GCE à son arrivée au pays de Samuel Beckett.
Tout en poursuivant ainsi ses études, il ne manque pas de faire un clin d’œil au théâtre qui l’a consacré au pays. Déjà Ambroise Mbia, qui n’est pas encore son beau-frère, à travers sa troupe ‘Le jeune théâtre africain’, multiplie les représentations de «Trois prétendants un mari» en France. Avec au générique les Marcelline Alessi, Nicolas Soglo, Bitty Moro, Jenny Alpha et autres Jacques Lisette et Graziella Dorville. L’auteur de la pièce y fera plusieurs allers-retours tout en continuant à écrire. C’est ainsi que sa nouvelle pièce «Jusqu’à nouvel avis», écrit initialement en anglais sous le titre «Until Further Notice», recevra le prix BBC en 1966. Il profite aussi de cette aura pour visiter les Etats-Unis, non sans irradier la presse anglaise. Le très sérieux The Guardian lui accordera plusieurs pages dans son édition du mardi 13 février 1968 avec ce titre «Switch and collect» où le dilemme d’Oyono Mbia sur le sens de son écriture est présenté. Lui qui en Angleterre écrit sur son pays et qui une fois de retour au Cameroun sera sommé d’écrire sur l’Angleterre.
C’est sur ces entrefaites que Mbia retourne au pays natal où il rejoint l’université pour y enseigner. Il y poursuivra une carrière riche jusqu’à la retraite il y a quelques années tout en occupant des fonctions au ministère de la Culture. Aujourd’hui abandonné à lui-même dans son village, il continue pourtant d’écrire et d ‘enseigner la musique qu’il aime tant, au milieu de bien de prix et récompenses, témoins d’un passé finalement fulgurant. Sur ses droits d’auteur, il est très amer. Son épouse de plus de trente ans n’en finit plus de raconter cette anecdote qui veut qu’à la SOCILADRA, il n’ait pas toute la considération que son travail d’auteur mérite. Le 2 mars dernier, il a eu 74 ans qu’il ne fait d’ailleurs pas.
Parfait Tabapsi

Oyono Mbia en dates
2/03/1939 : naissance à Mvoutessi
1963 : publication de «Trois prétendants un mari» aux éditions CLE
1964 : départ pour Londres
1969 : retour au Cameroun après avoir été 2è au concours ORTF avec «Notre fille ne se mariera pas»
1970 : lauréat de la 1èr édition du «Prix  El Hadj Ahmadou Ahidjo» avec les versions française et anglaise de «Trois prétendants un mari»
1979 : chevalier de la Pléiade, ordre de la francophonie et du dialogue des cultures
2000 : officier de l’ordre national de la valeur
 

vendredi 1 mars 2013

Têtes brûlées, un label à relifter



Musique, concert

Avec le spectacle du 22 février dernier, le mythique groupe n’a pas été à la hauteur de sa réputation. On attend encore les véritables héritiers de Zanzibar et Soul Mangouma.
Roger Bekongo pendant les répétitions.
Escroquerie ? Imposture ? Difficile de trouver le bon mot pour dire ce que le concert marquant le retour des Têtes brûlées sur la grande scène a suscité chez les spectateurs qui étaient dans la grande salle de l’IFC de Yaoundé le 22 février dernier. De longs jours après, on cherche en vain quel coup André Afata et Roger Bekongo, deux anciens de ce groupe mythique de la musique camerounaise, ont voulu faire réellement au moyen de ce concert. Inutile ici de revenir sur la polémique de la paternité du groupe qui revient sans aucune discussion à Jean-Marie Ahanda, mais il convient de dire qu’avec ce qu’on a vu, l’esprit du groupe a pour le moins foutu le camp chez ceux qui pouvaient légitimement prétendre en être les dépositaires vu leur passé de sociétaires.
L’entourloupe avait commencé avec la programmation du concert sans que le créateur du groupe n’en soit informé. Une bourde qui allait en appeler d’autres avec notamment l’affiche du concert où se trouvaient en bonne place Soul Mangouma et surtout Zanzibar qui ne sont plus de ce monde, avec en prime une Kathy Bass isolé à l’extrême dans un photomontage pas réussi. On voulut bien croire que tout cela n’était que peccadille jusqu’à ce que deux jours avant le jour j, la joyeuse troupe, profitant de la dédicace de la première biographie de Zanzibar, ne livre un avant goût appétissant que la soirée du 22 allait consacrer. Mais c’était ignorer que le groupe mythique ne s’accommode guère de l’à peu près.
C’est donc chargé d’espoirs illimités que le public –pas celui des grands jours heureusement- vint au concert. Pour découvrir un pot aux roses bien malodorant. Si les Têtes brûlées sur la scène c’est trois choses en priorité (compositions ouvertes sur le monde avec au centre la guitare solo et le dialogue solo-basse ; le look de scène tout aussi ouvert sur la peinture et des tenues hors de mode et enfin l’ambiance scénique avec en son centre le ballon de foot et le sifflet), il n’en fut rien ou presque ce 22 février. Sur le jeu d’abord, Afata et Bekongo furent très en deçà de leurs possibilités. Surtout pour ce qui est de Bekongo qui eût du mal à suivre la vitesse des solos de son ancien acolyte Zanzibar ou encore à l’heure de chanter. Oui le lead vocal fut un boulet que l’ensemble traîna tout le long des 3h de prestation. Il y a ensuite l’ambiance de scène. A la place des jeux de jambes réguliers, des mouvements des épaules et de la tête ou du maniement du ballon de foot, l’on eût droit à une station debout quasi-permanente des trois guitaristes. Ajoutez-y le jeu très moyen de la bassiste du jour, et c’en était trop. Et dire que le supplice dura jusqu’au milieu de la nuit, donnant quelque espoir au public averti qu’une étincelle pourrait survenir.
Il n’en fut finalement rien. Et pour ceux qui avaient cru le contraire, il ne leur restait plus qu’à conseiller au sosie du groupe mythique d’en retourner à ses chères études de cabaret où les approximations sont encore permises. Mais surtout, les connaisseurs sont repartis en espérant que Jean-Marie Ahanda voudra bien mettre sur le marché l’album de retour dont le single ‘Repentence’ –sorti en 2008 aux USA avec des requins au jeu unique comme Abanda Abanda (batterie) ou Jacques Atini dit Tino Barosa (guitare, chant)- résonne encore dans leurs oreilles. Seront-ils entendus ? Il faut l’espérer.
Parfait Tabapsi

mercredi 20 février 2013

Zanzibar comme vous ne l’avez jamais connu


Littérature

 Un essai biographique retrace le parcours tumultueux mais bénéfique à la musique du talentueux guitariste.
Disons le d’entrée, c’est un véritable challenge que Joseph Fumtim et Anne Cillon Perri ont relevé avec cet essai biographique. Après coup, il faut dire qu’au vu du résultat, la tache en valait la peine. Tant le personnage de Zanzibar hante les nuits de nombres d’artistes, pas seulement les musiciens, de mélomanes et même d’historiens. Une prouesse en somme tant Zanzibar constitua de son vivant un casse-tête pour ses deux familles artistique et biologique. Il y a aussi que depuis son départ prématuré pour le royaume des morts, l’on entendait parler de Zanzibar sans qu’une somme sur son esthétique et son apport au bikutsi, rythme qu’il contribua à porter au pinacle, ne soit disponible. Et si l’on ajoute qu’à l’heure de sa gloire l’on vivait encore sous le joug du parti unique, et donc de la parole unique ou presque, l’on mesure le travail abattu par les deux auteurs que l’on n’attendait pas, il faut le dire, sur ce terrain-là.
En lisant le livre, l’on s’aperçoit que Fumtim et Perri ont effectué une quasi enquête journalistique, donnant la parole à tous ceux qui ont compté dans l’ascension de leur héros. Ont ainsi été entendu les entourages familial et professionnel de l’icône. Les archives documentaires n’ont pas été en reste, surtout pour ce qui est de la presse d’ici et d’ailleurs. Une convocation qui permet in fine d’en savoir un peu plus sur un Zanzibar dont la brièveté de l’existence aura côtoyé nombre de frustrations dont celles qui allèrent le précipiter au suicide un jour d’octobre 1988, déçu qu’il avait été de n’avoir pas été suffisamment reconnu ou encore de n’avoir pas pu prendre sa revanche sur le destin en convolant avec une bien aimée rencontrée au hasard d’une soirée en marge d’un spectacle à l’étranger. Certes les auteurs n’apportent pas de révélations sur le chapitre de la mort de l’icône, mais au moins ils convoquent un ensemble de faits pour étayer la thèse du suicide. Ce qui va relancer le débat comme eux-mêmes le font savoir à la fin.
Un travail salutaire donc qui permet de prendre la température de la montée en puissance et de l’explosion du bikutsi avec les principales figures de la situation. On sort donc très renseigné sur ce rythme que leur devancier Jean-Maurice Noah avait déjà butiné avec bonheur et que eux poursuivent dans une sorte d’écho à son travail. Fumtim et Perri dans le rendu de leur enquête à Yaoundé, Douala, Okola, Ebak et même à l’étranger dévoilent également la détermination d’un jeune qui a perdu ses parents tôt. Une détermination qu’aucun obstacle n’aura réussi à arrêter et qui aura débouché sur la rencontre de figures tutélaires à l’influence incommensurable comme Martin Messi, Ange Emérent Ebogo, Jean-Marie Ahanda et Jimi Hendrix, le «maître posthume».
Mais cet essai souffre tout de même d’un mal que l’on peut juger à l’aune du péril de la recherche des auteurs : des noms bien connus de la musique camerounaise sont écrits de plusieurs manières. Certes les pochettes d’époque ne pouvaient pas les aider, mais ceux qu’ils ont rencontrés auraient peut-être aidé à dissiper cela (Ange Ebogo Eméran, Martin Kol Mbogol notamment). L’autre point désagréable c’est cette photo de couverture qui fait de leur héros un gaucher. Des peccadilles peut-être, mais qu’il convient de rectifier si l’occasion d’une réimpression qui pourrait advenir si la tendance observable depuis l’annonce de cette sortie par le mensuel Mosaïques se confirme.

Joseph Fumtim et Anne Cillon Perri, Zanzibar Epeme Théodore, la passion Bikutsi, Yaoundé, éditions Ifrikiya, Janvier 2013, 163 pages, 5000 FCFA.

Parfait Tabapsi

mardi 19 février 2013

Etats-Unis: des prisonniers sans droits



Cinéma

Mme Bigelow pendant le tournage.

Dans son dernier film, Katryn Bigelow démontre comment la plus grande démocratie du monde use des méthodes illicites dans sa croisade contre un ennemi toujours plus insaisissable.


Au sortir de ce film, comment ne pas imaginer la joie des féministes, s’il en existe encore par ces temps d’égalité proclamée ? Oui, avec Zero Dark Thirty, Katryn Bigelow a non seulement confié le premier rôle à une dame, Maya, mais a reposé la traque de l’ennemi public numéro un des Etats-Unis sur elle. Certes elle n’a pas le pouvoir de décision, mais sa capacité de persuasion, son abnégation et sa détermination ont finalement eu raison de ses supérieurs qui, suivant son intuition, ont finalement capturé et exécuté Oussama Ben Laden, cauchemar sans doute inégalé des nuits des populations et des dirigeants américains sur les cent précédentes années au moins.
Cela dit, venons en au film en lui-même, ou si l’on veut l’idéologie derrière les intentions de la réalisatrice. C’est quoi finalement la guerre par ces temps de démocratie tous azimuts ? Depuis George W. Bush et sa fameuse guerre «pré-emptive» -trouvaille malheureuse au demeurant- on sait que plus rien dans les rapports de guerre n’allaient plus être comme avant. Car comme l’avait dit le prédécesseur de Barack Obama lui-même au reste du monde, sous un ton menaçant, «si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes contre nous». Ce à quoi d’ailleurs un éditorialiste parisien avait rétorqué par cette interrogation depuis passé à la postérité : «Tous américains ?». Avec ce long métrage de 2h 30, Mme Bigelow nous invite à un voyage dans un univers qu’il est difficile d’imaginer pour le citoyen américain normal. Où sont donc passé les droits des prisonniers qui, soit dit au passage, n’ont pas de chef d’inculpation clair ? Oui, ont-ils seulement des droits quand on leur extorque des aveux au bout de tortures que la décence interdit de décrire ici ?  
Maya en pleine méditation.
Certains tenants de l’idée de la paix à tout prix argueront de ce que cela a produit comme résultat la capture du terroriste le plus dangereux de tous les temps. Soit et encore… Mais cela autorise-t-il de se conduire ainsi pour le «gendarme du monde» qui, jusqu’en janvier dernier a dépensé plus de 3 milliards de dollars dans une traque qui n’a vu que la moitié des cibles déterminés par lui au lendemain des attentats du 11 septembre être capturés et/ou tués ? Il est permis d’en douter. Car ce faisant, quel exemple donne ce pays au monde sur la condition humaine ? Lui qui n’a de cesse de marteler les idéaux du respect de la personne humaine, et partant de sa dignité. Terrible contraste d’une Amérique pas si puissante que ça comme nous le montre le film. Oui, on peut tenir tête à cette puissance première avec des technologies aux antipodes des siennes. Cela au moins, on l’aura appris en regardant ce film qui est tout sauf ennuyeux. Un film qui renseigne aussi sur ce que pour résister aux Américains, il faut être au moins aussi déterminé qu’eux. Maintenant qu’ils ont exécuté l’ennemi numéro un, que feront-ils des fanatiques de Ben Laden ? Ainsi que de tous ceux qui ne voient que d’un mauvais œil son hégémonie ? D’autres films à venir nous permettront à coup sûr d’en savoir un peu plus, si ce n’est de faire le point. Au moins provisoirement.
Zero Dark Thirty de Kathryn Bigelow ; scénario de Mark Boal ; avec Jessica Chastain, Jason Clarke, Joel Edgerton, Jennifer Ehle, Mark Strong, Kyle Chandler, Edgard Ramirez et James Gandolfini ; Annapurna Productions, First Light Production, Mark Boal Production ; Etats-Unis, 2012, 2h 36.

Parfait Tabapsi

lundi 18 février 2013

vendredi 15 février 2013

Authentique Jack Djeyim

Portrait (Musique)
Jack Djeyim croqué par Landryman!
Le gaucher magistral malgré un long exil reste attaché aux rythmes du terroir qu’il sait mettre en harmonie avec les instruments occidentaux comme il l’a démontré au public de Douala et Yaoundé dernièrement.


Le Cameroun est un grenier d’instrumentistes de haut vol. Le dire c’est certes enfoncer une porte ouverte, mais il convient de souvent le rappeler tant au Cameroun même, la facilité et la fainéantise semblent alimenter les postures artistiques de pseudo musiciens. Qui à longueur de journée paressent et tirent un art qui fait la fierté du Cameroun à l’extérieur par le bas. Devenant des cadors d’une médiocrité pour laquelle ils affichent par moment, et pour le malheur de l’art, une alacrité à tout crin. En venant partager sa science de la guitare et de la sanza avec ses congénères locaux ainsi qu’avec le public, Jack Djeyim voulait sans doute passer ce message là, mais à sa manière. Par la transmission de son know how et la rencontre d’un public qui lui manque au fur et à mesure que son exil avance dans cette France où nombre de nos talents musicaux ont éclos par le passé avant d’irradier la scène mondiale.
Si Jack Djeyim, fils du quartier New Bell à Douala, est aujourd’hui un musicien respecté dans le gotha de la musique originaire d’Afrique, il n’est cependant pas le plus célébré et le plus adulé. Pas du fait de son jeu aux variations et sonorités toutes particulières dans le microcosme, mais parce qu’il est avant tout un bêcheur, un travailleur de l’ombre. Lui dont le doigté a contribué au talent de bien de confrères africains. C’est que Jack, loin de l’image d’un éventreur furibard et sans pitié, a bâti son itinéraire artistique avec hargne, ténacité, abnégation et courage. Comme pour certains, le virus l’a attrapé assez tôt. Au moment où les carillons du Cameroun indépendant sonnaient à Yaoundé, lui se mettait au tam-tam en regardant des aînés le jouer lors des réjouissances à Bafoussam à l’Ouest du Cameroun. En le faisant, il entamait ainsi une accumulation de sonorités dans son arrière-pays mental, ce qui allait le servir des décennies plus loin. S’il joue du tam-tam avec un entrain certain, la guitare l’attire tout autant. Peut-être par curiosité ou par exotisme. Il en fabriquera d’ailleurs un par lui-même avec des câbles de frein, histoire de disposer de l’instrument quand l’inspiration lui vient ou encore pour s’exercer jusqu’à plus soif. Tout près de la maison familiale, se trouve aussi un voisin qui possède un banjo et avec qui le petit Jack va passer le plus clair de son temps. Tout comme il se familiarisera à la même période avec une guitare sèche grâce à un ami.
Dans l’espace, la figure paternelle s’impose. Non pas pour le blâmer, mais pour l’encourager, ce qui décuple son envie d’en découdre. Au Collège la Réunification de Bafoussam, il commence à sortir du lot. C’est alors qu’il croise le chemin de Francis Njoh, devenu depuis prof de musique, qui l’encourage à améliorer un jeu encore balbutiant. Au collège très rapidement, l’orchestre de céans ne lui suffit plus. Il veut faire le saut de la scène, la vraie qu’il commence à côtoyer une fois son brevet d’études en poche. Il fera donc les cabarets la nuit et l’école buissonnière le jour. Les études pâtiront de cette boulimie festive qui consume l’ado. Il se retrouvera d’ailleurs à Douala, à New Bell, ce quartier chargé d’histoire. Où se recrute les délinquants et autres subversifs dans un pays dont le chef a fait de l’extermination de l’opposition ou ce qui lui semble proche le viatique de sa marche forcée vers l’unité. Un climat tendu qui ne semble pas avoir prise sur le jeune homme dont le chemin, hasard heureux, croise celui de Brillant Ekambi. En cette mi-décennie 70, Ekambi est la vedette du moment, la première vraie star de la musique camerounaise. Avec son Ebishow, il embarque le guitariste gaucher, objet de toutes les curiosités, pour une tournée en Afrique de l’Ouest.

Justin Bowen en concert à Paris.
Bafoussam-Lagos-Paris
Au retour, il rejoint les Sapho Brothers au cabaret ‘La Payotte’ à Bafoussam où il continue ses classes. Et d’où ils partiront pour le Nigeria, Mecque de tout musicien noir car y sévit le seigneur Fela dont la parole constitue une arme contre la dictature grandissante et le beat une source de conscientisation d’une jeunesse qui rêve d’un meilleur avenir. Cinq ans durant, Jack et ses compères vont faire des progrès depuis leur antre du Meeryland Night Club de Lagos. Il y découvre à côté de l’afrobeat de Fela le jazz, le blues, le rock et le reggae. Il y croise également du monde : Sony Okusun, Fela, tony okoroji, Third World, etc.
Au début de la décennie suivante, et alors que le pouvoir change de main à Yaoundé, Jack part s’installer en France. Il a en tête de faire une carrière solo, mais n’est pas outillé pour ce monde-là. Certes son doigté peut faire merveille, mais dans cet environnement qu’il découvre, difficile de faire son trou. Alors il trime, fait de petits boulots pour survivre tout en continuant, quand c’est possible, de faire des bœufs ça et là. Il lui faudra finalement quatre ans pour sortir son premier opus dont quelques titres feront parler d’eux au bercail. Face à la difficulté cependant, Jack ne faillit pas. Mieux, il reprend le chemin de l’école. Après des années de cabaret, il rejoint l’IACP pour des études musicales. «Le conservatoire était devenu une nécessité pour moi dans la mesure où il vous donne les outils pour comprendre le langage de la musique et pouvoir ainsi jouer avec tout le monde», argue-t-il aujourd’hui. A cette époque là, et malgré les dissensions entre Guillaume Toto et Aladji Touré, les deux figures de proue du makossa qui est à son pinacle sur le continent, Jack participe quand il est sollicité aux albums des uns et des autres. De cette époque, il dit être reconnaissant à Guillaume Toto, autre guitariste de génie, qui lui a «tenu la main» et auprès de qui il a «beaucoup appris».
Dans les studios parisiens, il croise un autre guitariste qui connaît alors très bien le Cameroun artistique : Slim Pezin, grand complice de Manu Dibango. Qui a joué avec les plus grands en France et qui va l’aider à peaufiner son 2è opus «Le marabout». C’est l’époque de la chute du mur de Berlin et l’envolée de la démocratie dans les zones grises de la carte du monde. Cet album est l’occasion pour Jack de faire le point sur le chemin parcouru. Avec l’expérience d’une quinzaine d’années ainsi que le bagage engrangé à l’IACP, il entame les tournées avec de grands noms comme Sam Fan Thomas, Tshala Muana, Sory Bamba, Moni Bile, ou Abéti Massikini. Sa cote grimpe alors dans le milieu, la reconnaissance avec. Il se sent plus en confiance et songe à le faire savoir dans un nouvel album sur lequel il travaille sans relâche avec son ami et complice Justin Bowen, pianiste de génie qui vient de quitter le Soul Makossa Gang, l’orchestre de Manu Dibango qu’il dirigeait jusqu’alors. Ensemble, Jack et Justin se tuent à la tâche et offrent après une parturition difficile de plusieurs mois un magnifique «Dance around the fire». Qui sonne comme l’album de la maturité ; où le style de Jack s’affirme entièrement et où il prend date pour la suite en disant au monde d’où il vient et à partir de quel terroir il parle.

Sur la scène de l'IFC de Douala en janvier 2013.
Retour malheureux ?
Au Cameroun pendant ce temps, le peuple, exsangue après près de huit mois  de grève généralisée, est groggy. Même si André-Marie Talla fait feu de tout bois dans les bacs avec son tube ‘bendskin’ qui donne du baume au cœur et contribue à réveiller un rythme qui en avait besoin. Avant qu’un coup de massue d’une administration ne survienne sous la forme d’abord d’une baisse drastique de salaire à la fonction publique, d’une dévaluation du franc CFA et d’un gel des recrutements par l’Etat. Jack quant à lui est tout confiant quand il prend langue avec un distributeur du marché Congo à Douala en 1995. Il sait qu’il vient de produire «quelque chose de puissant» et souhaite le faire savoir aux siens. Une campagne médiatique est enclenchée. Avec au bout une maigre consolation : reparti en France, Jack attend en vain les dividendes des ventes de son album. Filouterie, roublardise ou conjoncture ? Il ne sait quoi dire devant le silence de son distributeur. Aujourd’hui encore, Jack a du mal en s’en remettre et préfère ne pas s’épancher sur cet épisode douloureux. Mais ce qu’il ne sait pas c’est que cet album va finir de l’installer dans le cœur des mélomanes qui ne l’oublieront plus.
En France déjà, le couple Jack-Justin est en plein chantier pour l’album du second. Tout comme avec «Dance around the fire», «Flash back» va bénéficier de tous les savoirs artistiques et autres know how des deux compères. Avec au final un autre maître album qui portera au pinacle le jeu des deux instrumentistes. Les deux peuvent alors souffler, non sans que Jack ait laissé à la postérité sa griffe : son jeu est plus volubile et aigu, couché qu’il est sur les rythmes de son terroir de l’ouest Cameroun qui abrite ses ancêtres. Jack désarçonne par son jeu en étoile qui sied bien aux musiques ternaires que sont le bikutsi et le danzi qu’il fusionne avec maestria au moyen d’arrangements originaux et du son cristallin de sa guitare. Une performance qui n’est pas sans porter la griffe du batteur Brice Wassy, autre transfuge du Soul Makossa Gang dont la rythmique s’harmonise à merveille avec Jack.
Déjà à cette époque, Jack a renoué avec la sanza qu’il a découverte quelques années plus tôt à Harare lors d’une tournée. Il a l’intuition que couplée à sa guitare, cet instrument va asseoir définitivement ce danzi qui lui tient à cœur. Il entame d’apprendre à manier ce joujou que le Tsigane Joe Zawinul est en train d’incorporer dans son ‘Zawinul syndicate’ au travers d’un Paco Serry inimitable. Au Cameroun pendant ce temps, pierre Didy Tchakounté par qui cet instrument a perdu de son anonymat semble être à bout de souffle. Certes la sanza n’a pas complètement disparu comme on peut le voir par exemple dans les albums «Mendu» de Guy Mbiro ou «Balengu Village» de Brice Wassy, mais ce n’est pas la grande forme. Jack travaille donc d’arrache pied et peaufine avec Emilio Bissaya et Jean-Philippe Rykiel son sanza trio. La célébration du cinquantenaire de l’indépendance en 2010 sera l’occasion pour lui de tester son travail lors du concert du Palais des sports. A travers le titre ‘Magni’. Avec un certain succès si l’on s’en tient à l’accueil de ses concerts à Yaoundé et Douala il y a quelques jours.
Par Parfait Tabapsi

Jack Djeyim
Djeyim en dates
1954 : naissance à New Bell
1965 : fabrication d’une guitare à base de câbles de freins
1975 : intégration des Sapho brothers
1977 : départ pour Lagos
1983 : arrivée en France
1987 : sortie de «Chérie coco», 1er album solo chez Espace Tropical
1989 : «Le marabout» (Buda Musique – Mélodie)
1995 : “Dance around the fire” chez Binam Production
2009: “Show me the way” (auto-production)
2012: “Magni” (auto-production)
2013: concerts à Yaoundé et Douala