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mercredi 19 décembre 2012

Souleymane Cissé: le cinéma africain doit recréer l’Afrique nouvelle



Spécial JCC 2012

A Tunis après l'entretien, 11/012.

Le réalisateur malien qui a eu droit à un hommage à Tunis revient sur ses absences aux JCC et indique le chemin à suivre à la nouvelle génération.

Entretien avec Parfait Tabapsi à Tunis




 Vous êtes de retour aux JCC depuis 24 ans. Peut-on savoir pourquoi ?
La raison est toute simple. Moi j’ai commencé à fréquenter ce festival depuis 1972 et ai gagné les trois prix. Après l’obtention du 3è, un Tanit d’or du long métrage, j’ai vu qu’il n’y avait aucune manifestation pour présenter mes films dans les salles de cinéma ici en Tunisie. Je me suis donc dit qu’il n’y avait plus d’intérêt à ce que je vienne encore ici si les films primés par des jurys internationaux ne pouvaient pas être projetés pour des raisons que j’ignore. Ce n’était plus ni important ni intéressant pour moi de revenir ici dans ces conditions-là.
Pourtant la belle histoire a commencé pour vous avec l’obtention d’une distinction dès votre première participation en 1972 ?
Oui cette année là j’ai reçu le Tanit de bronze avec «Cinq jours de.. ». en 1978, j’ai obtenu le Tanit d’argent avec «Baara» et en 1982 le Tanit d’or avec «Finyè, le vent». Et si avec tout cela l’on n’a pas considéré que mes films ne pouvaient être vus du grand public en salles, je me suis dit qu’il devait y avoir un problème.
Avec ce retour, avez-vous la garantie que les choses vont changer ?
Non il n’y a pas de garantie. Mais je pense qu’il y a une autre volonté et je pense que les organisateurs vont tout faire pour permettre aux distributeurs de films et aux propriétaires de salles d’accepter de diffuser les films primés ou faits ailleurs en Afrique qui sont de bonne facture.
L’on vous a vu très ému lors de la cérémonie d’hommage à vous et à votre œuvre consacrée le 21 novembre dernier. Que représente cet hommage des JCC pour vous ?
D’abord, cela est symbolique parce que c’est le premier festival qui a reconnu mon travail. De plus, la situation dans laquelle mon pays le Mali et la Tunisie se trouvent me font penser qu’il y a un bouleversement en cours dans ces deux pays. A un moment, j’ai anticipé sur ces situations, mais l’on n’a pas bien lu ou bien compris ce que je disais. Quand j’ai par exemple fait «Finyè», primé ici même en 1982 et je me retrouve à Tunis 30 ans plus loin et observe un changement radical, je me dis que ce vent (c’est la signification en français de Finyè, Ndlr) ce vent ils l’ont cautionné ici sans peut-être prendre conscience à ce moment-là. Le temps arrive que ce changement qui est déterminant dans ce film là est celui du continent tout entier.
Dans le documentaire du Cambodgien Rithy Panh à vous consacré et que l’on a projeté ici dans le cadre de l’hommage, vous définissiez déjà en 1991 le rôle du cinéaste africain. Pouvez-vous repréciser 20 ans plus loin vos attentes par rapport à vos confrères du continent ?
J’attends tout simplement que le cinéma soit l’appui de la révolution de demain. Parce que le rôle du cinéma africain c’est d’aller au-delà, de faire des choses qui ne sont pas encore exprimées dans le cinéma. Et je pense qu’on en est capables vu qu’on a des hommes et des femmes pour ce faire. Moi j’ai débuté très laborieusement avec des moyens techniques très réduits. Il faut recréer l’Afrique nouvelle, donner ce sentiment que chaque fois qu’un film africain est projeté, qu’il attire des foules, un peu comme l’ont réussi à faire nos musiciens sur la scène mondiale. Le cinéma doit pouvoir faire de même. C’est même impératif pour les cinéastes africains. Il faut qu’ils aillent au-delà de ce que nous avons fait, sinon ce serait dommage.
Cela passe pour ainsi dire par une nouvelle façon de montrer l’Afrique…
(Il coupe) Obligatoirement

Donc un regard sur l’Afrique par les Africains ?
Souleymane Cissé, Tunis, 11/012
J’ai peur de cette terminologie car elle donne d’autres connotations et je n’ai me pas beaucoup cela. Je souhaite simplement que d’autres Africains puissent faire des films à même de permettre aux Africains de s’y reconnaître et d’en tirer profit.
Ici à Tunis vous avez présenté en avant première mondiale votre dernier intitulé «Ô Sembène», un hommage au cinéaste sénégalais d’heureuse mémoire. Pourquoi cela a-t-il mis tant de temps à sortir ?
Je dois même vous dire que le film présenté n’est pas encore fini ! Il n’est pas encore mixé mais comme les JCC tenaient à ce qu’il soit montré ici, on a pu le faire. Pour revenir à votre question, ce film-là il est trop personnel. On peut y adhérer ou non, mais il va permettre de savoir qui était l’homme cinéaste Sembène Ousmane. Sur la durée, on a procédé au montage petit à petit. Je dois dire qu’au début du tournage et alors que je filmais moi-même, je n’avais pas un projet de film. Avec le temps, et en revoyant les images, je me suis convaincu qu’il fallait faire un hommage à ce grand monsieur. C’est donc un film très personnel.
Pour vous que représentait Ousmane Sembène ?
Il est pour moi un symbole, c’est-à-dire quelqu’un qui a toujours cru en l’Afrique. C’était un visionnaire, un pionnier. On peut ne pas aimer l’homme mais ses œuvres et son combat nous mettent d’accord pour le respecter et lui donner toute sa place.
Quel regard portez-vous sur les JCC 2012 ?
Sincèrement, je pense que les choses sont en train de se projeter, de se dessiner. Mais l’image n’apparaît pas encore. Il y a certes un cafouillage mais nous en avons vu d’autres. Il faut encourager les organisateurs qui ont souffert du manque de moyens. On avait institué ce festival pour l’Afrique, mais il a basculé vers le monde arabe. Ce qui n’est pas mauvais au demeurant sauf qu’il a diminué l’intérêt de l’Afrique. Avec cette édition, je pense qu’un retour vers l’Afrique est en marche et c’est le seul moyen pour les deux parties du continent d’avancer ensemble. Et comme l’a dit le ministre tunisien de la Culture, un e politique sud-sud est plus profitable au continent qu’une politique nord-sud.
Une question plus personnelle. De ces années de formation à Moscou dans les années 60, que vous est-il resté ?
(Il tranche) La langue russe.

mardi 18 décembre 2012

Les ambassadeurs du Cameroun aux JCC 2012

spécial JCC 2012

Jean-Pierre Bekolo Obama, Tunis, 09/012.
Deux réalisateurs, un producteur et un critique ont représenté le pays de Dikongué Pipa à la 24è édition des JCC. Revue de détail.

Par Parfait Tabapsi à Tunis. 

Samedi 24 novembre 2012 dans le bus affrété par les JCC en route pour l’hôtel Golden Tulip El Mechtel où il a résidé toute la semaine durant, le réalisateur et producteur camerounais Cyrille Masso n’a pas perdu son latin. Mieux, il sympathise avec d’autres réalisateurs plus heureux, tel le Marocain Adhil El Fadhili qui brandit fièrement son diplôme ainsi que sa statuette récompensant son Tanit d’or du court métrage. Dans cette ambiance bonne enfant, on en vient à se demander comment le Camerounais a réussi en si peu de temps à oublier qu’il vient de passer à côté d’une récompense aussi intéressante que le financement de son projet de film sur le milieu carcéral en son pays. «Moi j’ai fait ce que j’avais a à faire. Le jury a donné sa décision, que puis-je dire de plus ?». Il n’en dira donc pas plus, préférant déjà penser à d’autres projets qu’il mijote dans le cadre de sa maison de production Malo Pictures.


Pascale Obolo, Tunis, 09/012.
Un échec qui aurait peut-être été évité si le président de l’Association des producteurs indépendants du Cameroun (APIC) avait eu l’honneur d’avoir le soutien de son pays. L’on a en effet cherché en vain une délégation officielle camerounaise aux JCC ! Là où d’autres pays avaient pris le soin d’envoyer du monde pour veiller sur leurs poulains et faire le lobbying pour eux. Malgré cela, le Cameroun était bien présent ici. D’abord au niveau du jury du long métrage où trônait Pascal Bekolo Obama que l’on ne présente plus. Lui qui durant la semaine s’est montré très disponible. En marge de son travail ici, il a même organisé une session de travaux pratiques avec ses élèves de cinéma de l’Université de Yaoundé I. Cela au moyen d’internet et avec la participation de plusieurs réalisateurs du continent qui depuis Tunis ont échangé avec les veinards étudiants entassés dans un cyber de fortune à Yaoundé faute d’installations adéquates au campus.
Si son film n’a pas eu les faveurs de la compétition officielle, il a attiré tout de même l’attention du public. Après les représentations, «Calypso Rose : the lioness of the jungle» de Pascale Obolo a en effet soulevé le satisfécit des Tunisiennes qui ont vu dans le destin raconté de la chanteuse trinidadienne une raison d’espérer de leur propre condition par ces temps de révolution tous azimuts. Obolo a ainsi mis à profit ces échanges pour parler de son travail et relater les épisodes qui ont abouti à la concrétisation de ce projet réalisé avec le soutien du gouvernement de Trinidad et Tobago, et qui a déplacé l’équipe de tournage en Europe, aux Amériques et en Afrique.
Cyrille Masso et Rosine Mbakam,Tunis, 09/012.
A côté de ces réalisateurs, l’on a croisé entre deux productions Rosine Mbakam, une réalisatrice camerounaise basée à Bruxelles venue voir les JCC en vrai, son bébé en bandoulière ou presque. Ce qui ne l’a pas empêché de regarder les films et de participer aux fora ici. Si l’on y ajoute qu’un critique camerounais était de la partie, l’on ne saurait dire que le Cameroun ait été absent de cette grand-messe du cinéma arabo-africain.

Cinéma tunisien: espoirs d’après la révolution



spécial JCC 2012

Hinde Boujemaa, Tunis, 09/012


Les réalisateurs estiment que le changement politique a impacté positivement sur leur travail, en attendant la réorganisation du secteur.

par Parfait Tabapsi à Tunis 
 
En prenant ses quartiers à un jet de pierre de la «Place du 14 janvier 2011», les JCC ont fait un clin d’œil –volontaire ou non- à la révolution qui l’année dernière poussa Zine El Abidine Ben Ali à l’exil. En y consignant en effet deux hôtels, dont l’un servait de QG et en réquisitionnant neuf cinémas et espaces culturels pas loin de cette place symbolique, le comité d’organisation a passé un message. Subtilement.  Un symbole qui renseigne aussi un peu sur ce qu’est devenu le 7è art ces derniers mois au pays du plus vieux festival de cinéma du continent.
A Tunis et partout en Tunisie en effet, la révolution a marqué les esprits. Surtout chez les artistes qui ont dû se revêtir de nouveaux atours créatifs et adopté de nouvelles postures artistiques. Pour Nejib Ben Azouz, réalisateur de «Aux origines de la révolution tunisienne» (15’) «il est indéniable que la révolution a conféré une certaine liberté de parole à tout le monde». Un sésame indispensable pour tout artiste tant l’art n’a pas de frontières ni géographiques ni psychologiques ou mentales. Il ajoute : «avant, on n’avait pas le droit de faire un film sur la politique, or rien ne nous oblige plus à cela depuis les événements de 2011».
Mohamed Zran, Tunis, 09/012
Un avis que confortent nombre de réalisateurs au rang desquels Hinde Boujemaa dont le film «C’était mieux demain» a fait couler encre et salive ici. Elle insiste pour dire que «rien n’a changé à part la liberté d’expression qui, il ne faut pas l’oublier, a été arraché de haute lutte par nos compatriotes». Un avis pas loin de celui de Mohamed Zran, le réalisateur de «Dégage» qui a ouvert les JCC 2012 pour qui «un cinéaste reste cinéaste malgré la conjoncture. Sa force ne dépend pas des changements sociopolitiques».
Ainsi, tous ou presque s’accordent pour dire que «la censure a disparu». Ce qui augure peut-être de lendemains meilleurs. Mais avant d’y être ou de s’y projeter, Bilel Bali qui a réalisé «1,2,3…5,6,7…» fait savoir que pendant la révolution, lui, comme certains, a «eu peur, car on ne savait pas de quoi sera fait l’avenir», sous-entendu la vie post-révolution. Il précise cependant que «durant les périodes de couvre-feu, certains continuaient de vivre normalement ; on organisait même des soirées, notamment de danse de salsa, ce qui m’a amené à filmer pour mon film. C’était un moyen pour les populations d’évacuer la pression médiatique, politique et sociale».
La liberté semble donc être le seul acquis de la révolution. Car à en croire Bilel Bali, «l’état du cinéma a régressé malgré le nombre de productions multipliées par 10 ou 15». Il faut dire que les réalisateurs ont leur seul courage et détermination pour munitions dans leur travail de création. Bali poursuit : «il y a une régression au niveau des subventions de l’Etat et de l’aide du ministère de la Culture». Une commission d’aide aux films existe pourtant depuis décembre 2011 mais souffre encore des problèmes de trésorerie dans une phase de transition où les priorités sont visiblement ailleurs. Car comment expliquer autrement qu’après l’annonce il y a cinq mois de la délivrance des premières aides on en soit encore au stade des discours ?
Bilel Bali, Tunis, 09/012
Hinde Boujemaa pour sa part préfère demander à ses compatriotes de garder les yeux ouverts sur cette transition qui peut basculer dans le fondamentalisme avec le risque de perte des acquis de la révolution comme la liberté d’expression. Zran, lui, dit que «faire des films est devenu plus compliqué financièrement car avec le gouvernement provisoire, les choses sont loin d’être claires». Pour l’avenir donc, il y a tant à faire pour le bonheur du 7è art en Tunisie. Zran estime que l’accent doit être mis sur l’éducation du public, la restauration des infrastructures, bref «donner plus de moyens à la culture, car il faut que nous produisons nos images nous-mêmes». Il va même jusqu’à proposer «une révolution culturelle qui consiste à mettre les moyens dans la culture, éduquer le public sur les arts, nourrir et éclairer les esprits des citoyens afin qu’ils soient responsables demain pour mieux gérer le pays et comprendre le monde.»
En attendant, Ben Azouz, Boujemaa ou Bali se disent optimistes pour demain, à condition selon Boujemaa que le public soit amené à prendre conscience du changement en cours et à venir». Faut-il ouvrir les paris ?

lundi 10 décembre 2012

cinéma: "Quartier Mozart", un panache éternel


Jean-Pierre Bekolo, Tunis, novembre 2012.@ Tabapsi

 «Il y a des gens bizarres dans ce quartier». Oui, au quartier Mozart, il se passe des choses pas claires, sordides. A tel point que les spectateurs, tout comme les personnages qui défilent à l’écran, ne s’ennuient guère. Dans ce quartier qui ressemble à nombre d’autres des grandes bourgades africaines, la sorcellerie rentre en collision avec le sexe et la vie ordinaire pour produire un cocktail détonnant et épicé, un peu comme si la vie au final n’y tenait pas à grand-chose, surtout pas à la grandeur supposée ou réelle des habitants.
Avec ce premier film, Pascal Bekolo, qui depuis a ressuscité son 2è nom Obama, a frappé un coup à plusieurs impacts. Il y a d’abord cette manie au montage qui consiste à présenter les personnages par eux-mêmes comme une mise en bouche avant le show. Le spectateur qui loupe cette entrée là aura du mal à bien cerner le film qui peut alors commencer tout en douceur avec ce dialogue fondateur entre une femme et une fillette qui seront toutes deux transformées en homme et ado par la suite. Et c’est là le 2è élément particulier de Bekolo qui transporte le spectateur dans les dédales du quartier à travers les yeux des deux mâles.
Mais la touche qui nous semble la plus intéressante ici c’est d’une part l’intrusion de la photographie en plein milieu de la narration. Des images animées par des dialogues écrits, un peu comme des légendes, et qui ont le mérite de ne pas casser le rythme du récit tout en apportant une touche de fraîcheur et d’étonnement à la fois. D’autre part, il y a ces 15 secondes de noir, avec en fond les échanges, au cours desquelles la télévision de Chien méchant disparaît. Une trouvaille qui contribue à rajouter la tension à l’intrigue. Au passage, le jeune réalisateur, il a alors 25 ans, fustige, bien qu’en douceur, ce goût des églises occidentales pour l’argent comme on peut le voir au cours du dialogue entre Chien méchant et le prête appelé au secours pour bénir sa maison. Et là, faut être très attentif pour apercevoir la carte des tarifs de prestation de l’homme de Dieu au mur.
L'affiche du film.
Avec ce film également, l’on se rend compte qu’en plus des bizarreries des personnages et la métaphysique qui sont l’apanage des quartiers de chez nous, il y a une sorte d’oisiveté qui sourd des profils des personnages principaux. Qui peut ainsi dire de quoi vivent Montype, Kongossa ou Kapo ? Une oisiveté qui ne confine pas à l’ennui, mais qui sonne comme une harmonie avec cet espace citadin où les infrastructures de base manquent. Il n’y a ainsi que le commissariat qui est montré –au moment où la femme de Chien méchant va s’ouvrir au patron d’icelui quand elle est répudiée. Quid des écoles et lycées, des centres de santé ou encore des infrastructures de loisirs comme les cinémas, les bibliothèques ou les parcs d’attraction ? Une question d’autant plus lancinante qu’une bonne partie du film se joue dans une boutique et qu’une scène vers la fin a pour théâtre un bar.
Avec ce film aussi, Bekolo fait étalage de sa capacité à écrire des dialogues dans une langue que les Camerounais ne connaissent que trop bien et qui est une mixture du français et des langues locales. C’est même la force du film, en concurrence peut-être avec le montage. Les répliques successives sont à mourir de rire et traduisent efficacement une narration parfois trépidante, mais globalement maîtrisée. L’on sort du film ému, touché, mais pensif également. Surtout 20 ans plus loin car depuis la sortie, le paysage est loin d’avoir évolué de manière satisfaisante. L’oisiveté est toujours de mise et les infrastructures de proximité sont toujours attendus ou alors dans certains cas attendent de fonctionner correctement. Une cruelle leçon pour une Afrique qui donne quelquefois l’impression de faire fi du bien être de ses habitants.
Parfait Tabapsi

Pascal Bekolo Obama
Aux sources du projet
Quartier Mozart pour moi c’est le film finalement. Je suis parti d’un concept. J’avais des personnages assez forts et me suis dit que j’allais créer un univers vivant inspiré de quartiers que je connaissais très bien au Cameroun. Le titre n’était pas un hasard, vu qu’un quartier Mozart existe à Douala, un quartier très chaud. Je devais avoir un vague souvenir de ce quartier. J’ai d’ailleurs un jour croisé Manu Dibango qui m’a dit «tu es trop jeune pour connaître le quartier Mozart» ! Ce vague souvenir, qui n’en était pas un en fait, s’est mélangé à ce concept de faire un quartier vivant où les personnages seraient assez forts et où le thème central serait le sexe, mieux la relation homme femme sous toutes les coutures. J’ai joué avec tout ça mais l’idée pour moi c’était d’avoir un titre qui aurait une référence pour les Occidentaux, mais qui ne serait pas la même pour les Camerounais.
Quand on dit «quartier Mozart» au Cameroun, tout le monde pense à ce quartier mais personne ne pense au compositeur Mozart. Je trouvais cela bien, car c’est cela même l’esprit du film.
Sur la présentation des personnages dès le départ, je pense que c’était important de dire : «nous allons faire du cinéma». Au cinéma, on triche toujours un peu, on essaye de faire croire que c’est vrai ce qu’on montre. Cette façon de procéder aidait beaucoup l’esprit du film de mon point de vue. Ce côté théâtre m’aide en fait à casser justement le côté théâtral des films africains. Cela aidait aussi le spectateur à mieux rentrer dans le film.
Tout est parti des dialogues. J’ai d’ailleurs passé toute une année à les écrire. J’aime bien cette façon de parler dans le film que je trouve originale, inattendue. Car si tu demandes au Cameroun à quelqu’un «comment tu vas ?», tu ne sais jamais ce qu’il va te répondre. Il fallait bien se distancer de ce parler local pour arriver à créer un style. Il y a un côté drôle, un côté absurde et en même temps très imagé. Je trouve qu’il y a un fond. En plus, la langue véhicule une philosophie sur la vision du monde. Ce que beaucoup de gens font c’est qu’ils traduisent leur langue en français et comme il y a plus de deux cents langues au Cameroun, c’est le seul moyen de communiquer en fait. Je n’ai fait qu’exploiter cette spécificité du Cameroun dans le film.
Dès qu’on voit des noirs, un décor africain, tout de suite on croit que c’est ethnique, mais tout n’est pas ethnique !
J’ai fait le film sans voix off au départ parce que je n’en voulais pas. C’est en montant que j’ai décidé de la rajouter, parce que je sentais que le film avait du mal à démarrer. En faisant ce film, je me suis concentré sur mes forces en me disant qu’il ne fallait pas se hasarder dans les domaines inconnus de moi.
J’ai créé un quartier, ce qui fait que même si j’avais des problèmes avec mon récit, j’avais  tellement de personnages sur lesquels je pouvais m’accrocher pour le faire avancer. J’ai aussi appuyé le film au montage. D’abord parce que je pense que le Cameroun que je connais bouge tout le temps ; il y a une dynamique, une vie, un tonus. Moi je voulais l’Afrique complètement dans un fouillis, dans un bordel. Et ce rythme, on le sent tel un battement de cœur. Le montage de ce film là est pour moi comme la danse.
Sur la musique, je dirais que c’est grâce à elle que je fais le cinéma. C’est parce que je n’ai pas pu faire la musique que je fais le cinéma.
Quand tu vis en Afrique, tu vois des enfants naître partout, et cela me fascine. Tout à l’air très calme, mais il y a plein d’enfants. Cela veut tout simplement dire qu’il y a une vie que personne ne voit. La vie des gens est un peu centrée autour du sexe, on vit de ça.

Extrait du DVD du film sorti en 2003 en France