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lundi 25 novembre 2013

Le SIMA met en osmose l’ouest et le centre de l’Afrique

Musique

Communion entre Kassey (Niger), Petit Kandia (Guinée)
et Krotal (Cameroun).
Elle fut belle cette dernière scène du Kolatier 2013. Devant un public en transe, embarqué par un Mamar Kassey venu de son lointain Niger, Yaoundé était en fête ce samedi 02 novembre. Se trémoussant jusqu’au milieu de la nuit pour un événement qui en était à une première salutaire au Cameroun à savoir le Salon international de la musique africaine (SIMA) qui avait choisi le Kolatier pour l’accueillir. Une première qui a eu lieu après le partenariat noué par le REPAC, Rassemblement des professionnels d’Afrique centrale, piloté par Luc Yatchokeu, et le Bureau export de la musique africaine (BEMA). Il n’est pas superflu de dire qu’avec ce public emporté par Kassey, les organisateurs se sont frotté les mains. Regardant déjà vers la 2è édition du SIMA qui aura pour théâtre Dakar l’année prochaine.
Mais avant, ils seront sans doute heureux d’avoir pu tenir en haleine le public difficile de Yaoundé. Surtout lorsque l’on sait que jusqu’ici, le Kolatier se tenait plutôt à Douala. Pour cette étape, le premier challenge du SIMA aura été de mettre en valeur et en osmose les univers musicaux de l’Afrique centrale et de l’Ouest. Dans un dialogue heureux qui a permis non seulement la découverte de riches patrimoines mélodiques et rythmiques, mais également des artistes au talent certain. La première scène, celle de l’IFC, aura été un véritable laboratoire de ce point de vue. Elle qui a connu le premier soir une effervescence conduite par une Maryse Ngalula qui sut, malgré des conditions techniques encore en rodage, donner une lecture nouvelle du mutuashi, ce rythme du Kasaï, vaste espace culturel d’envergure perdu au milieu des richesses minières de la RDC. Ngalula, à travers un mutuashi plus explosif a répondu en écho à son aînée Tshala Muana. En faisant recours dans son odyssée créatrice aux guitares blues et jazz que les amateurs n’ont pas manqué de saluer de la plus belle des manières.
Les jours suivants, le Sénégalais Noumoucounda Cissoko, le Guinéen Petit Kandia et bien sûr Kassey allaient rivaliser d’adresse et de créativité pour emballer le public et donner la réplique à Ngalula, mais aussi à Erna Chimu (Namibie) et Hope Street (Burundi). Et le Cameroun alors ? Non seulement l’organisation lui consacra une scène entière à l’esplanade du Palais des sports où la décoration et la qualité du son et des lumières furent saluées, mais les sélectionnés furent à la hauteur. Si la jeune Laro parut émoussée le premier jour à l’IFC, il y a que la suite fut plus intense. Permettant au passage de visiter les univers rythmiques d’un pays qui ne compte pas que des chanteurs faux. La qualité donc, il y en eût ! Au rang des souvenirs inoubliables, Queen Etemé qui, dans un concept très acoustique donna une leçon de chant et de choses. Il y eût également Marie Lissom, jeune louve aux dents longues ; le Kemit 7 du pianiste et compositeur Ruben Binam, un groupe constitué en grande ligne des grands orchestres qui firent l’honneur du continent noir dans les trois premières décennies de son indépendance. En voyant ces jeunes porter cette esthétique convoquant à la fois les rythmes du terroir et ceux de la diaspora noire des Caraïbes (panafrican groove disent-ils), il est rapidement apparu que ce groupe de seulement deux ans d’âge avait de beaux jours devant lui.
Marie Lissom sur les planches de l'IFC.
Les autres ambassadeurs du Cameroun, exceptés le groupe Mballe Mballe qui explore le ‘hip hop assiko’ avec réussite; Prince Ndédi Eyango, le montagnard dont le talent est toujours au sommet ; Krotal dont la prestation le dernier jour a sonné comme un virage important d’un parcours singulier qui se poursuit allègrement dans un univers qui a finalement adopté le rap et le hip hop, auront un peu déçu. Surtout Ama Pierrot et Stypack Samo qui n’ont pas semblé mesurer l’ampleur du moment.
Pour ce qui est de l’organisation, elle fut réussie. Il n’y eût pratiquement aucun couac malgré l’éclatement des espaces. Un QG à la Centrale de lecture publique, une scène à l’IFC et une autre au Palais des sports. Une sorte de triangle de la joie où les peccadilles n’ont pas entamé l’essentiel. Les rencontres professionnelles, notamment les tables-rondes, furent d’un bon niveau globalement et les speed meetings ont permis aux acteurs et opérateurs du secteur d’échanger avec des experts de haut niveau qui avaient tous fait le déplacement.
Après pareille réussite, Yatchokeu et son groupe qui ont ainsi fait honneur à leur pays devront faire attention à ce que le soufflet ne retombe. Car le Kolatier 2015 est déjà en ligne de mire. Le public de Yaoundé en tout cas les attendra au tournant. Trouveront-ils les ressources nécessaires pour cette échéance déjà attendue ?
Parfait Tabapsi

Great comeback de Danielle Eog !

Concert

Danielle Eog avait disparu des radars médiatiques, et même scéniques, depuis quelques mois. La dernière fois d’ailleurs qu’elle avait rencontré les médias, c’était pour parler de son premier album solo, de longs mois après un single qui lui-même avait fait long feu. Elle était alors toute ronde de grossesse, l’air un peu éméché, des yeux globuleux déterminés avec ce regard de guerrier qu’elle sait invoquer dans les moments difficiles. Et puis, cette place de finaliste du prix Découvertes Rfi est venu rappeler aux mélomanes le souvenir de cette chanteuse dont la voix a accompagné bien d’artistes dans des univers variés.
C’est donc dire s’il y avait de l’appréhension, si ce n’est plus, chez ceux des mélomanes qui ont répondu à son appel vendredi 22 novembre dernier à l’IFC de Yaoundé. Où elle avait prévu un live adossé à son opus enfin disponible, quoique l’un de ses proches ait fait savoir que le bon master avait été confondu à un autre de moins bonne qualité. En tout cas, le public était loin de tout cela, lui qui voulait voir cette candidate qui avait échoué au pied du graal et dont certains disaient avant l’entame du bien.

Malgré le retard à l’allumage et ses rondeurs prononcées dues sans doute à la récente maternité, Danielle a assuré. D’abord par sa voix. Unique au milieu de la nouvelle vague de chanteuses que connaît actuellement le Cameroun. Oui Eog a étonné par cette voix de jazzwoman qui sait tapisser des compositions osées sur des airs exhalant la peine des mauvais jours. Ce d’autant plus que ce soir-là, son physique rappelait étrangement celui de ces grandes voix du jazz, telle cette Randy Crowford nouveau cru, loin de la filiforme qui éblouit l’univers jazzistique des années 80.  Eog, qui a ajouté il y a quelques années Makedah à son patronyme, a chanté et fait savoir que son échec aux Découvertes Rfi n’avait rien à voir avec son niveau de chant dont la tessiture s’accommode bien à l’univers du jazz. Ce d’autant plus que ses compositions parurent tout aussi abouties. Compositions que des instrumentistes de renom ici ont su porter, notamment Jules Tawembé (keyboards), Roddy Ekoa (drums), Guillaume King (guitar) et Paul (bass), avec en guest star Serge Maboma, le bassiste et chef d’orchestre du groupe Macase dont on attend impatiemment l’album de «la nouvelle écriture».
Le public connaisseur a apprécié, avant de se ruer à la sortie sur les albums en vente que l’hôte du jour s’est empressée de signer, son éternel sourire aux lèvres. Elle qui en quelque 13 ans de carrière a souvent su composer avec des univers souvent dichotomiques à première vue et qui foisonnent dans l’espace urbain. Elle dont la générosité artistique a souvent fait mouche –pour cette soirée, elle fit recours à un slameur qui ouvrit et referma le concert d’une prestation vocale remarquée. Elle à qui beaucoup souhaitent une carrière aussi longue que son bras. Une Eog que l’on peut désormais appeler Makedah, la reine du chant jazz de la nouvelle génération.  

P.T

Indémodable Youssou Ndour

Concert

Le chanteur sénégalais est revenu plus fringant sur la scène de Bercy après une parenthèse politique qui avait fait craindre le pire.
Dans une édition précédente, il avait apparu depuis le ciel de Bercy. Pour la plus grande joie des fans accourus en cet antre mythique du fameux «Grand bal» auquel il nous a habitués depuis 1999. Samedi 12 octobre dernier, c’est depuis le sous-sol qu’il a entamé son entrée. Pour une odyssée qui restera comme l’une des plus accomplies de cet événement qui chaque année rassemble la communauté sénégalaise de Paris et des villes plus ou moins proches.
Pour cette cuvée 2013, Youssou Ndour et son «Super étoile» rénové n’ont pas fait dans la dentelle. D’abord par la durée. Plus de quatre heures de musique non stop où la transe a parfois frôlé l’apoplexie, sans toutefois déborder comme la masse nombreuse aurait pu laisser craindre. Et si les fans s’en sont donné à cœur joie, c’est parce que Youssou a assuré. D’abord par le répertoire de 32 titres triés sur l’ensemble de ses succès depuis les années 90. Et même si d’aucuns ont regretté à la fin que tel titre aurait mérité de figurer au générique du soir, il y a que beaucoup y ont trouvé leur compte.
Pour ceux qui craignaient que les choix politiques aient emporté dans leurs débats sans fin la voix de l’étoile de Dakar, la prestation leur a ôté de plus d’un doute. Oui la voix de Youssou n’a pas pris de ride. Elle semble même avoir atteint son nirvana avec l’âge, un peu comme les grands crus made in France. L’autre élément d’identification de cette soirée se retrouve dans les accoutrements qui ont varié du traditionnel –une tenue de notable surgie de la mythologie sénégalaise- au costume trois pièces en passant par des boubous modernes, signe de toutes les traversées de ce lion inoxydable qui trace son chemin international depuis 30 ans et le compagnonnage d’avec l’Anglais Peter Gabriel. Il a donc chanté et chanté encore, stoppé seulement par une nuit froide qu’il avait réussi à apprivoiser et à échauder pour le plaisir des mélomanes émoustillés.
Sur la rythmique et les sonorités du Youssouland, la partition fût maîtrisée ce soir-là à Bercy. Ce qui était loin d’être une sinécure pour cette galaxie étoilée d’une vingtaine de membres parmi lesquels au moins cinq nouveaux venus. Quatre Camerounais sur la scène (Stéphane Obam à la basse, Alain Oyono au saxophone et clarinette, Marc Ndzana à la batterie, et Aubin Sandio au piano) ainsi qu’un autre dans les coulisses (Serge Maboma du groupe Macase) ont fait plus que représenter le Cameroun. Ce d’autant plus que pour les deux premiers, l’officiant de cette messe enfiévrée aura laissé plus d’une occasion d’exécuter des solos leur permettant de montrer l’étendue de leurs possibilités artistiques. Ce qui a rajouté à ce rendez-vous sénégalo-sénégalais une coloration panafricaine. Situation que les présences du Guinéen Sékouba Bambino, de la Nigériane Ayo et du Congolais Fally Ipupa auront illuminée d’un arc-en-ciel heureux.
Les fans, emportés comme jamais, ont laissé libre cours à leurs envies trop voyantes de se trémousser. Voix et danse se sont ainsi donné la main dans une sarabande belle à admirer et qui permettait à Youssou de clamer à la face du monde que l’Afrique avait autre chose à offrir, plus que la misère et les guerres que les médias occidentaux ne cessent d’asséner à des spectateurs au demeurant las de cette ritournelle qui n’en finit plus de les emballer. Cette atmosphère ne connut qu’une pause avec trois titres reggae de l’album ‘Dakar-Kingston’ dont l’interprétation, pourtant impeccable, fit long feu. Pour ce grand bal 2013, la messe pouvait être dite passé deux heures du matin. Laissant sur le carreau des fans à la gueule de bois, repus et décidés à remettre ça à la prochaine occasion. Et comme l’a lâché l’un d’eux, «Youssou c’est l’assurance d’un bon spectacle, d’une bonne musique et d’un bon message». Vivement le prochain Bercy.

Parfait Tabapsi à Paris

vendredi 20 septembre 2013

Cilas Kemedjio: La pensée et l’imaginaire sont menacés chaque fois que nous renonçons au devoir de penser

Littérature

Cilas Kemedjio, USA, 2013.
L’auteur analyse ici le contexte de production de la somme et dit son souhait de se mettre à la disposition de son pays dans son champ de compétence qu’est la critique littéraire.

Pourquoi la publication du livre a-t-elle pris du retard ?
Je vous remercie de l’intérêt que vous portez à cette première édition des textes originaux du Parlement. Votre question présuppose qu’il existerait des délais par rapport auxquels le texte aurait pris un retard. Je voudrais donc aborder votre question, non pas sous l’angle de quelque délai que ce soit, mais de l’opportunité de la publication des textes en 2013. Les textes du Parlement ont été publiés sous une forme une autre par les journaux tels que La Nouvelle expression, Le Messager, Le Combattant ou encore Peuples Noirs-Peuples Africains, revue fondée et dirigée par Mongo Beti. Les textes non publiés par ces journaux ont fait l’objet d’une distribution pour ainsi dire confidentielle. Je voudrais aussi signaler que nous n’avons jamais placé de restriction sur la publication de ces textes. Nous les considérons comme faisant partie du patrimoine public de l’intelligence camerounaise et africaine. Toute personne physique ou morale aurait pu et peut les publier. Nous ne revendiquons aucun droit d’auteur restrictif. La troisième raison se trouve dans le fait que ces textes avaient été écrits pour formuler les revendications des étudiantes et étudiants. Au départ, il n’existait aucune intention et encore moins un programme de les transformer en publication cohérente. Ceci dit, je dois dire que l’idée de la publication m’est venue en lisant les reportages des journaux camerounais sur les mouvements de protestations à l’Université il y a quelques années. J’ai lu quelque part que ces étudiantes et étudiants se battaient pour avoir des toilettes décentes. Je me suis dit qu’on était tombé très bas. En effet, si les toilettes manquent, comment peut-on imaginer que les bibliothèques soient fonctionnelles, que les enseignements soient à la hauteur de ce qu’on peut attendre d’une Université. Je me suis aussi dit que ces étudiants n’avaient peut-être pas de mémoire historique pouvant guider leurs protestations. J’ai donc décidé à ce moment de rassembler ces textes dans une édition pouvant permettre aux activistes et chercheurs d’avoir ces textes. L’idée remonte à environ cinq ans. J’ai pris le temps pour faire des recherches au Cameroun (surtout dans les archives du journal Cameroon Tribune), de lire les textes écrits sur le Parlement, y compris la mémorable version qu’en donne Francis Nkeme dans «Le Cimetière des bacheliers» et de rassembler les textes nécessaires. La présente édition découle de cette intention et de ce travail.
Vous commencez votre introduction avec la figure de l’artiste Lapiro de Mbanga qui, à vous lire, a été un traître à la cause des opprimés. Et du coup l’on a envie de vous demander si le  Parlement a lui aussi connu ses Judas et comment vous en êtes venu à bout dans votre lutte pour un mieux être des étudiants à l’époque.
La traîtrise est pour ainsi dire fondatrice de la conscience patriotique camerounaise. Je vous renvoie aux discours de Ruben Um Nyobé qui établit une classification des militants de l’indépendance. Mongo Beti, un des derniers rubénistes, estimait qu’il fallait mettre les traîtres en quarantaine pour éviter que le virus qui les frappait ne contamine toute la tribu de la résistance. Ses joutes avec Hogbe Nlend tournaient autour de cette question éthique. La traîtrise fait partie de la structuration des mouvements progressistes. Elle permet de protéger la pureté de l’idéal quand elle ne devient pas souvent le prétexte des règlements de compte ou des positions alimentaires. La pathétique fragmentation de l’Union des Populations du Cameroun n’est pas étrangère au débat sur les vrais ou les faux héritiers de la conscience patriotique. Je n’ai pas conscience, parmi les parlementaires de la lettre, de quelque soupçon de traîtrise. En ce qui est du Parlement dans son ensemble, je n’ai pas la compétence nécessaire pour répondre à cette question.

A vous lire, l’on ne saisit pas bien comment s’organisait le Parlement. Il y a bien sûr nombre d’éléments sur la stratégie, mais l’on ne sait pas en refermant le livre si le «Parlement de la plume» était une composante du Parlement-association ou une excroissance d’icelui. Pouvez-vous nous éclairer sur ce point capital dans la compréhension du livre et des événements de l’époque ? 
J’aime beaucoup le titre de votre magazine, Mosaïques. La mosaïque est un patchwork, un assemble de fragments. Le travail de composition doit avoir cependant un objectif clairement identifiable. Le Parlement était, à mon avis, une mosaïque qui fédérait un front de résistances au sein de l’Université. Il y avait clairement un leadership qui a impulsé le mouvement et qui a tant bien que mal assuré la coordination. Je n’appartenais pas à cette cellule dirigeante. En parler serait de la pure imposture. J’ai la conviction, comme le suggérait Paul Aarons Ngomo dit Fanon, dans un échange que j’ai eu avec lui, que le véritable héros de ces mouvements fut et demeure le parlementaire anonyme. Toute étudiante ou tout étudiant qui militait au Parlement avait des raisons personnelles de le faire. La force du Parlement vient de la mise en commun de ces convictions. Les forces de répression, habituées au culte du dictateur unique, ont passé leur temps en vain à poursuivre les leaders du Parlement. Ils ont dépensé vainement leurs énergies à rechercher les forces de l’ombre qui manipulaient les étudiantes et étudiants. Une telle approche s’est avérée désuète devant la force des parlementaires anonymes. Vers la fin, la chasse indiscriminée à l’étudiant montre bien que le bras armé de la dictature avait pris conscience de l’inadéquation de ses méthodes surannées. L’expression «parlementaires de la plume» a été lancée pour la première fois par une de nos amies. Je crois que c’était après un meeting du Parlement au complexe Mateco. Les parlementaires de la plume n’étaient certainement pas une excroissance du parlement, encore moins une cellule de base ou une sous-section. Les parlementaires de la plume existaient avant le parlement. L’hommage à Mongo Beti cristallise en quelque sorte l’existence de ce groupe composé à l’époque d’étudiants de maîtrise ou de doctorat qui avait l’habitude d’écrire des articles dans la presse indépendante et même dans Cameroon Tribune. C’est parce que nous nous connaissions bien que nous avons pu devenir si facilement une composante autonome voire indépendante du Parlement. Nous l’avons fait avec détermination et conviction, mais sans autre allégeance qu’à notre conscience et notre intelligence.

jeudi 19 septembre 2013

Sous les braises, la plume



Livre

Les années de braise. Voilà une expression quelque peu éculée chez nous. Et qui renvoie en ces années cruciales dans le combat pour la liberté au lendemain du vent d’Est. Années dont le souvenir hante encore bien des esprits d’ici et qui sont loin d’avoir dévoilé tout le torrent d’angoisses, de labeur, de peine et parfois d’effroi qu’elles ont causé chez nombre de Camerounais. Camerounais qui au demeurant ont payé un lourd tribut durant ce qui apparaît deux décennies plus loin comme la lutte pour une seconde (et dernière ?) indépendance. Jusqu’à récemment, ces années étaient évoquées sous deux prismes essentiellement : les témoignages et le récit fictionnel. Pour le premier cas, il n’y a qu’à se remémorer par exemple «Mes patrons à dorer» du journaliste et ancien étudiant Se’nkwe P. Modo (Yaoundé, Masseu, septembre 2006, 306 pages) ; «Le journalisme du carton rouge, Réflexions & chronologie des années orageuses» du journaliste et étudiant Edmond Kamguia Koumchou (Yaoundé, L’étincelle d’Afrique, juin 2003, 324 pages) ; ou encore «Education et démocratie en Afrique, Le temps des illusions» (Paris, L’Harmattan et les éditions du CRAC, 1996, 292 pages), recueils d’articles du chercheur en littératures africaines et africaines américaines Ambroise Kom. Pour le second prisme, on peut évoquer le magnifique roman de François Nkémé, «Le cimetière des bacheliers» (Yaoundé, Ifrikiya, 2010 pour la 3è édition). Des écrits qui ont permis en leur temps d’avoir un aperçu des «événements de l’université» comme aimaient à le raconter des témoins, avec souvent une dimension fantasmagorique, voire tronquée.
On en était là jusqu’à ce que les Editions Terroirs du Pr Fabien Eboussi Boulaga nous proposent ces «Mémoires des années de braise. La grève estudiantine de 1991 expliquée». Un ouvrage tant annoncé qu’on avait fini par désespérer de sa sortie. Finalement, il est arrivé, avec en prime deux versions (française et anglaise) en une. Pour le plus grand bonheur des chercheurs sur la question et des Camerounais ordinaires, avides de savoir «ce qui s’était passé» sur le campus de Ngoa Ekellé dans les années 1991, 92 et 93. Années de contestation forte. Où la parole longtemps contenue par la force du parti unique et l’absence de démocratie avait fini par se libérer pour porter aux nues les aspirations d’une population estudiantine qui vraisemblablement n’en pouvait plus.
En présentant les textes qui structurèrent les revendications de ses camarades, Cilas Kemedjio a sans doute fait œuvre utile. Non seulement pour le souvenir, mais également pour indiquer que le temple du savoir que constitue l’université n’est guère un lieu de conformisme, encore moins de l’acquiescement à tout va. Un lieu où la réflexion, du fait des franchises universitaires, ne doit souffrir d’aucune caporalisation. En lisant la somme, l’on est frappé par la capacité d’analyse des «parlementaires de la plume» au double plan des contenus et de la forme. Parfois, les pamphlets sont si virulents avec l’establishment que l’on se demande quel était le ressort qui travaillait les méninges dans les chambres des cités universitaires où la débrouillardise avait, comme aujourd’hui encore, tous ses droits. L’auteur fait simplement savoir que la volonté de l’époque était de graver ce qui se passait dans le marbre de l’écriture qui seule peut survoler le temps et les époques. Ce d’autant plus que les grèves précédentes souffriront ad vitam aeternam de ce manque de consignation écrite.
Par ailleurs, le livre présente en filigrane l’engagement de ceux-là qui à un moment donné ont souffert du délit d’être étudiant, subi les pires des humiliations (que l’on se souvienne de l’étudiante Ange Guiadem Tekam promenée toute nue sur le campus) ainsi que des disparitions inexpliqués, voire provoquées et des morts (Collins Djeungoué Kamga et beaucoup d’autres anonymes). Toutes choses qui, ajoutée à la répression du pouvoir en place tentant de contenir la grève ont jeté de l’huile sur un feu qui n’avait que trop rongé son frein depuis quelques années et qui ne se fit point prier pour embraser le campus et les environs. On vit ainsi, à en croire les écrits, une chasse à l’homme avec battue comme si l’on traquait des bêtes sauvages ou des gangsters.
Avec cette présentation de textes accompagnée de discours d’escorte et d’annotations, bref ce tableau analytique, on en apprend sur la période. Sans toutefois voir sa soif étanchée, car les annotations justement ouvrent la voie pour en savoir plus sur ce pugilat verbal qui structura ces années déterminantes de l’université camerounaise dans sa quête d’existence. Il est donc à espérer que les parlementaires de la plume ne s’arrêteront pas en si bon chemin et offriront à l’avenir une étude plus détaillé de la bataille des logos que surent si bien entretenir les médias de l’époque. Mais peut-être que si noble tâche pourrait intéresser d’autres chercheurs en sciences sociales. Ce qui constituera un bon prolongement à un travail entamé naguère dans des revues de renom comme Peuples noirs-peuples africains, Politique africaine ou Le Monde diplomatique par des chercheurs camerounais et étrangers sur l’une des problématiques les plus pertinentes du siècle passé au Cameroun.
Cilas Kemedjio (Introduction, annotations, analyses), Mémoires des années de grève. La grève estudiantine de 1991 expliquée, Yaoundé, Editions Terroirs, juin 2013, 352 pages.

Parfait Tabapsi

samedi 24 août 2013

Olivier Madiba : Nous voulons valoriser la richesse culturelle de l’Afrique

Lors de la présentation du projet aux patrons camerounais.
Le concepteur du «Kiro’o Tales» explique ici les enjeux de son projet de jeu vidéo et fait le point sur son évolution.


En quoi consiste le projet Kiro et quel en est la justification ?
Ce projet se décline en 3 axes principaux : créer un genre Kiro’o Tales qui est une méthodologie narrative, visuelle et sonore. Et qui sera la signature des œuvres multimédia (jeux, livres, films, etc.) africaine pour valoriser nos cultures. Nous reprenons avec nos outils la même logique que le Japon quand il a inventé «Mangas» ou les Américains quand ils ont inventé le Comics par exemple. Le 2è axe concerne l’ouverture d’un studio Kiro’o Games, le premier studio professionnel de jeu vidéo au Cameroun. Pour réaliser des jeux vendus par internet aux USA, en Europe et en Afrique. Nos jeux seront pour la plupart justement créés avec la méthodologie «Kiro’o Tales». La création des jeux vidéo de qualité internationale, tel qu’AURION, est le 3è axe. Notre premier projet de jeu professionnel qui devrait sortir en mi 2014 normalement.

Très bien. Et le contexte alors ?
Le projet repose à ce niveau sur trois éléments : d’abord par rapport à un vide sur le plan socio culturel : les jeunes africains, ne lisent pas beaucoup hélas, et nous n’avons pas réussi à créer un bon système de transmission orale de masse de nos traditions, au cours de notre urbanisation. Par contre vu qu’ils jouent tous, ce serait magnifique de leur transmettre les valeurs et des modèles auxquels s’identifier à travers les jeux vidéo et les personnages virtuels. De plus, l’Afrique ne compte presqu’aucune représentation dans le média du jeu vidéo qui est aujourd’hui devant le cinéma en terme de loisir contemporain. Il y a ensuite un vide dans l’industrie du jeu vidéo. Le monde du jeu vidéo vit une grosse crise de créativité, les sources d’inspirations générales (mythologie et thématique occidentales ou orientales) sont surexploitées depuis plus de 20 ans, ce qui lasse les joueurs. Alors que la richesse culturelle de l’Afrique reste un terrain vierge qui peut relancer le secteur vers de nouveaux horizons créatifs si elle est bien mise en forme. Cela aboutit dans un 3è temps à une opportunité économique. Les coûts de production sont très élevés pour un studio à l’étranger (4 ou 5 millions de dollars pour un jeu moyen), alors que ce budget serait divisé par quatre pour une équipe camerounaise très bien payée localement. Les jeux se vendent aussi par Internet aujourd’hui, ce qui a abattu la frontière industrielle de production, nous sommes donc au bon moment pour nous lancer.

Etant donné le retard technologique du Cameroun, comment pensez-vous arriver à vos fins et mettre sur le marché, à échéance prévue, le jeu?
Réaliser un jeu vidéo de l’envergure de «AURION» exige un matériel informatique grand public. Le Cameroun a à cet effet tout ce qu’il faut à son actif avec les facilités douanières d’importations pour le matériel informatique, ou même l’accès à la fibre optique et l’électricité domestique qui a bénéficié de la centrale à gaz de Kribi dernièrement. Donc d’un point de vue technologique tous les voyants sont au vert. L’essentiel du travail est surtout concentré sur le travail humain, ce qui demande du talent et beaucoup de compétences diverses. Notre équipe triée sur le volet réunit toutes ces compétences.

Vous avez opté pour la valorisation du patrimoine culturel africain. N'est-ce pas là un frein ou un obstacle dans votre volonté d'irradier sur le monde entier?
Au contraire, c’est même justement parce que nous avons choisi cet axe que le monde nous regarde en étant curieux. Si nous nous étions contentés par exemple de faire des «jeux de ninja» avec juste des noirs, pour ne prendre que cet exemple là, ça n’aurait eu aucun intérêt pour les joueurs. Notre position nous rend visible, mais nous n’aurons droit qu’à une chance pour créer le buzz avec un produit de qualité exceptionnelle.

vendredi 23 août 2013

Yaoundé : Incursion à l’espace culturel FIIAA

Depuis un an, son promoteur André Feze se démène comme un beau diable pour contribuer à la diffusion artistique. Visite guidée d’un espace qui commence à faire parler de lui.

Convoqué par le téléphone arabe, le public a répondu. En nombre et avec ferveur ce samedi 13 juillet 2013. Un public qui a pour ainsi dire envahi la terrasse arrière de l’espace culturel et de loisirs dénommé FIAA au quartier Nsimeyong à Yaoundé. Public qui n’a pas boudé son plaisir toute la soirée durant, servi qu’il était par une joyeuse troupe de slameurs avec un lieutenant comme on n’en trouve pas souvent dans le milieu : la jeune Lydol. Une jeune étudiante qui a pris date à travers une prestation qui a convoqué en même temps la déclamation mesurée de ses propres textes, le chant et l’action. Le tout dans une mise en scène et une scénographie pour laquelle son mentor, le poète et scénographe Fleury Ngameleu, aura été plus qu’un recours utile. Pour une première, ce fût donc un succès pour Lydol dont le père présent ne doit pas être peu fier. Une Lydol qui pour l’occasion avait invité ses potes du Ongola Slam Café qui, pour ceux qui ne les connaissaient pas, ont fait montre d’une maîtrise certaine dans l’écriture poétique ainsi qu’une prestation scénique qui exprimait la gravité des thématiques explorées comme l’amour, la galère, l’unité africaine, etc. Une jeunesse décidée à conjurer l’abandon dont elle est l’objet de la part des gestionnaires de la chose publique et qu’un aîné dans le milieu en la personne de Sadrack du groupe de rap Négrissim est venu conforter à travers une prestation remarquée.
Ce spectacle, loin d’être une première pour cet espace, entre en droite ligne de l’esprit du centre culturel FIAA. Un mot qui dans les langues de l’Ouest Cameroun exprime la joie, le jeu, le plaisir. Pour le promoteur André Feze, le centre n’est pas seulement cela. «Au-delà de cette signification littérale et somme tout appropriée cependant, il faut comprendre que notre volonté en ouvrant cet espace au public est de lui permettre de donner sens et corps à sa passion dans le domaine des arts. Car on ne s’amuse pas par hasard, on ne choisit pas un loisir pour rien. Je reste convaincu qu’on choisit un loisir par passion et avec liberté. Dans le jeu, il n’y a d’ailleurs pas de limite». On ne vient donc pas à FIAA comme si l’on allait à une promenade. Il n’est pas question ici de jouer simplement avec des objets, «il y a aussi l’idée qu’on peut au terme du jeu rendre concret et visible pour soi et les autres sa passion», poursuit Feze. Une façon pour lui de faire comprendre que son espace se veut le creuset de la créativité inhérente en chacun de nous.
Un esprit qui fait son bonhomme de chemin depuis l’ouverture voici un an exactement. Ouverture qui avait vu la contribution de plasticiens issus de l’Institut de formation artistique de Mbalmayo (IFA). A l’occasion, Feze avait d’ailleurs insisté sur ce que FIAA était dédié à la création et à la diffusion. Un an plus loin, ce n’est guère le temps du bilan. Mais déjà, il sait qu’il est dans le vrai de son idée et ne demande qu’à aller de l’avant. Car en 12 mois, le centre a montré sa multifonctionnalité pour nombre d’activités charriées par l’art à Yaoundé. Et le concert de samedi 13 juillet pourrait être considéré comme allant dans ce sens-là. Car sur cette terrasse, les arts du spectacle peuvent s’exprimer (concert de musique, pièce de théâtre, humour, spectacles de conte, etc.), avec une capacité de 130 personnes assises dans un espace couvert. Et si le besoin se fait sentir, l’espace qui comprend une scène peut accueillir une trentaine de personnes supplémentaires dans une configuration où elles seront debout. Cet espace comprend en arrière fond un bar qui indique bien qu’en dehors des spectacles, des activités ludiques peuvent y être exécutées sans anicroche. Le promoteur et son équipe réfléchissent actuellement à comment en faire un espace de restauration rapide aussi. Ce qui pourrait donner naissance à des «soirées gastronomiques spéciales» qui permettront d’exposer le savoir-faire culinaire camerounais dans toute sa diversité et sa luxuriance.