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vendredi 7 juin 2013

Le pouvoir de l’absent



Théâtre

Jean Felhyt Kimbirima, juin 2013, Yaoundé.
Pour qui n’a pas lu Sony Labou Tansi, le comédien et metteur en scène Jean Felhyt Kimbirima nous l’a rappelé avec force lors d’une adaptation de son texte Le point virgule. Et cela au cours d’une soirée où le public avait répondu présent comme souvent au cours de cette semaine théâtrale qui, sans peut-être rentrer dans les anales, n’en constituera pas moins un moment important de la vie de cet art dans un pays où il a par le passé écrit de belles pages.
Sur la scène de l’IFC de Yaoundé, Kirima a su donner toute la tension que charrie ce texte. Cela en interprétant avec empathie et détermination le personnage de Zenouka qui souffre dans sa chair d’avoir été la main qui a mis fin au séjour sur terre  son frère d’arme, le colonel Adinoso. Un Adinoso qui, sans doute pour étendre son pouvoir, avait cocufié son bourreau au point de lui faire deux enfants dans le dos avec son épouse Yvonne. Et avant de tomber sous les balles, il le fera savoir à Zenouka dont la vie sera transformée à jamais dans la foulée. Cela parce que ce dernier n’arrive plus à donner la pleine mesure de son amour à son épouse en qui il voit et sent la souillure d’Adinoso ; un ressenti qui l’empêche d’assurer comme il se doit son devoir conjugal. Au point où, par amour, il assassinera sa chère Yvonne, croyant retrouver ainsi une ataraxie qui lui manquait tant. Une erreur dont il s’apercevra par la suite avant lui aussi de sombrer dans une descente aux enfers que le comédien laissera au public d’imaginer la fin.
Avec son jeu tout en justesse, le Congolais Kirima a tenté et réussi le pari de rendre intelligible un Tansi que l’on sait difficile. Et ce n’est pas le moindre mérite d’un comédien qui a su se muer également en plusieurs personnages. Le plus fort aura été sa capacité à inoculer au spectateur toute la tension et le tourment existentiel d’un Zenouka qui finalement n’était qu’un simple humain sous son uniforme et son arme. C’est sans doute ce qui a expliqué le costume, le plus simple appareil, du comédien. Une vanité en somme d’un pouvoir terrien finalement infime ou insignifiant devant le pouvoir d’un mort, fût-il absent. Et c’est là sans doute la leçon de ce spectacle où le dialogue métaphysique et physique se mêlait dans une harmonie que seul peut permettre le théâtre total cher aux Africains. De voir ainsi le mort s’installer dans le mental, voire la conscience d’un vivant renforce le postulat de Birago Diop sur ces ancêtres qui sont toujours parmi nous et à qui nous devons respect et considération.
Ce qui est loin d’être l’apanage de ces citadins de plus en plus nombreux qui parsèment les contrées d’Afrique et sont en prise avec les us d’ailleurs qui les confortent dans un hybridisme finalement de mauvais aloi pour l’avenir. Faut-il dès lors craindre une certaine déréliction ? Le spectacle en met en tout cas en garde. Surtout quand on entend Zenouka lâcher dans un dépit existentiel : «en mourant, le colonel Adinoso a tué un vivant, et ce vivant c’est moi». C’est dire combien notre sort est lié à ceux des nôtres qui nous précèdent dans l’au-delà où la vie se poursuit en parallèle à cette terre qui n’est pas finalement simplement de la poussière. Au bout de cinquante minutes, on sort de ce Point virgule transi, non pas de peur, mais de la détermination à avoir plus de considération pour les absents dont le pouvoir est plus grand qu’on ne le croit, mais également pour Tansi que l’on se décide de parcourir à nouveau, plus de 20 ans après sa disparition.
Parfait Tabapsi

mardi 4 juin 2013

Le pessimisme joyeux de Kocou Yémadjé


Théâtre
L’un des buts du théâtre à coup sûr, et on a tendance de plus en plus à l’oublier, c’est d’assurer la fonction cathartique. De permettre au public, à travers une proposition digeste, de prendre conscience de la vanité de son existence et d’en trouver le moyen de la rendre plus joyeuse, moins stressante, plus intéressante. Avec La consultation, le metteur en scène béninois, qui connaît bien le Cameroun et son théâtre par ailleurs, a donné le ton du festival Scènes d’ébène d’Afrique centrale qui ouvrait ses portes samedi dernier avec un numéro tout aussi appréciable du Camerounais Junior Esseba qui avait mis en scène un texte interpellateur du centrafricain Etienne Goyémidé.
Le prétexte de la catharsis proposé au public de l’IFC de Yaoundé ce lundi 3 juin n’était autre que le dialogue entre patient et médecin dans le cabinet d’icelui. Prétexte parce que cette consultation fournira l’occasion de supputer et finalement de diagnostiquer notre rapport à l’existence. Cela en recourant à une comédie tranchante et délirante qu’a su si bien rendre les deux protagonistes qui auront promené le public dans les méandres de la vanité et de la sottise humaine. Alors on a ri, et bien ri d’ailleurs. Au point qu’à la fin, on pouvait s’entendre dire de son for intérieur «pourquoi pardi avons-nous tant ri là où nous devions plutôt plaindre notre sort ?». Ont ainsi été décortiqué nos rapports à nos semblables, aux technologies de l’information et de la communication ; notre art de sublimation de nous-mêmes ou encore la question de la confiance en soi.
Oui, avec un jeu sans fioriture, signe d’une direction d’acteur à toute épreuve, et dans un décor dépouillé, Yémadjé a donné toute sa force au texte de Daniel Defilipi. Une simplicité dans la mise en scène qui nous a ramené aux fondamentaux du théâtre –quand il se jouait encore en plein air- pour un festival qui en avait besoin dès le premier soir vu qu’il a décidé lui aussi de revenir pour cette 9è édition aux bonnes recettes initiales qui en son temps faisait courir les foules. Il ne reste plus qu’à espérer que les soirées prochaines seront du même acabit. Yémadjé pour sa part a ouvert la voie et sera sur les planches samedi prochain avec une autre grande dame de la scène Florisse Adjan... qui n’a pas boudé son plaisir lors de la représentation d’hier.

Parfait Tabapsi

lundi 27 mai 2013

2è guerre mondiale en France : Solidarité, maquis et trahison


Littérature
Avec Le terroriste noir, Monénembo rend hommage à un soldat africain qui organisa un maquis de la résistance pendant l’occupation allemande.

Pour moi qui n’avais encore jamais lu Tierno Monénembo, Le terroriste noir a été une belle rencontre. Une de celles qu’on oublie difficilement quand on est passionné par la littérature et l’Afrique, ce continent dont on n’a décidément pas fini de raconter ou de romancer l’histoire des héros qui au fil des œuvres, et qui épousent des batailles et des causes humaines tout simplement. Avec son dernier roman, Monénembo met en scène dans un village français, et ce durant trois ans, la vie d’un tirailleur d’origine guinéenne qui du haut de son expérience militaire organisa la résistance à l’occupant allemand. Ce «Quelqu’un qui, à un moment où sa race passait pour la plus vile de l’humanité, a réussi à s’imposer sur tout un canton de France» (P.178) Un militaire fier et sociable à souhait qui en ce laps de temps a réussi à marquer l’histoire d’un village des Vosges au point d’être reconnu bien de décennies par la municipalité qui érigera un monument en sa mémoire.

Sur le plan esthétique, l’auteur a choisi le je narrant placé dans la bouche d’un tiers, en l’occurrence une admiratrice de ce héros de la résistance. Mais il n’y a pas que cela ! La narration est bien ancrée dans le parler local de la langue française qui en rajoute sur la vraisemblance. Il y a certes quelques zones d’ombre où le lecteur aurait aimé en savoir davantage, mais cela accroit l’intérêt de la lecture. Si bien qu’à la fin toute l’histoire est reconstituée dans la tête du lecteur.

Pour ce qui est des leçons que le livre suggère, il y en a plusieurs. D’abord l’esprit de solidarité que les villageois auront manifesté à l’égard d’Addi Bâ en le recueillant, en lui offrant gîte et couvert, en le couvrant de leur affection et en le protégeant de leur mieux de la menace allemande constituée de la Gestapo et de l’armée de Hitler qui sillonnaient en ces temps d’occupation le village et le voisinage. Addi Bâ à son tour le leur a bien rendu en ayant un comportement des plus sains. Ne cherchant pas par exemple à profiter des avantages de l’uniforme, mais mettant son expérience en faveur de l’organisation d’un maquis structuré à la barbe de l’occupant qui finira malheureusement par le démasquer à partir certainement d’une trahison qui demeurera un mystère. De voir ainsi un village français être solidaire d’un Africain en ces temps de colonisation tous azimuts, de guerre et d’occupation ne peut qu’interroger sur la tolérance qui semble avoir foutu le camp chez les officiels français 50 ans plus loin.

L’autre leçon que l’épopée de Bâ dans les Vosges enseigne c’est que le désir de liberté et de libération n’a pas de frontières et que tout le monde peut y contribuer en jouant sa partition. Certes d’autres œuvres ont montré comment la France dût son salut aux étrangers, notamment avec le débarquement de Normandie, mais de voir ainsi un soldat d’origine africaine organiser le maquis de la résistance dans le pays profond n’est pas courant dans l’univers de la créativité artistique et littéraire. Ce faisant, le livre pose la lancinante question du sort de ceux qu’on appela les tirailleurs ; eux qui continuent à jouir de broutilles à côté de leurs camarades français. Ce sort-là continuera-t-il e durer et de les apitoyer ? Monénembo a pour sa part ouvert la voie de la reconnaissance tout au moins, avec en filigrane, on le devine, l’espoir que les gouvernements français iront plus loin. C’est à ce prix-là sans doute que cette autre blessure de la 2è guerre mondiale sera pansée.

Parfait Tabapsi

Tierno Monénembo, Le terroriste noir, Paris, Seul, août 2012, 230 pages

jeudi 18 avril 2013

Uwe Jung : Passionné de l’histoire coloniale germano-camerounaise

Patrimoine

Le bibliothécaire du Goethe Institut est un incollable de cette histoire qu’il aime bien partager.
Physiquement, il ne passe guère inaperçu. Le responsable de la bibliothèque du Goethe Institut Kamerun (GIK) n’est pourtant pas qu’une force de la nature. Lui qui valorise son temps libre à explorer l’histoire de la colonisation allemande au Cameroun. Avec un certain entrain d’ailleurs. Oui Uwe Jung est comme tombé amoureux de ce pan de l’histoire de son pays depuis dix ans qu’il est à Yaoundé. Arrivé ici au départ «pour un projet qui a fait long feu», il est resté sans doute par curiosité.

Une curiosité qui depuis son recrutement en 2005 au GIK est allée crescendo. En se voyant confier la responsabilité de la bibliothèque, il a trouvé là un signe du destin pour poursuivre son envie de connaître l’histoire de la rencontre de son pays d’accueil et de son pays d’origine. Surtout qu’il a trouvé dans la bibliothèque un important fond sur l’affaire. Dès lors «connaître cette histoire devient important à [ses] yeux, et pas que pour [son] travail seulement». Il sera aidé dans cette quête par son background universitaire, lui qui, à Humboldt à Berlin, a appris aux côtés du Pr Albert Wurz qui lui a visiblement transmis le virus de l’histoire africaine.
Il plonge ainsi dans les archives parfois bien rares mais ô combien intéressantes. Où il trouve que «à côté de l’histoire officielle, il y a d’autres pans inconnus, plu secrets». Tout naturellement, son attention est focalisée sur Yaoundé. Commence alors la recherche de toute relique ou archive sur cette histoire camerouno-germanique. Recherches qui l’amèneront notamment aux Archives nationales et qui lui permettront de se rendre compte de ce que «beaucoup d’actes officiels manquent à l’appel. Mais j’ai trouvé des actes clôturés en 1914 au début de la guerre. Ceux d’après ont été vraisemblablement détruits pendant la 2è guerre à Postdam en RFA même, ainsi qu’après le traité de Versailles».
Mais déjà, il a découvert que «Yaoundé n’a jamais été la capitale la capitale politique du Cameroun du temps de l’occupation allemande. Buea est resté capitale jusqu’à la fin». Une révélation qui rame à contre courant de bien d’études sur la question et qui en appelle à une authentification. En attendant, voici son argumentation : «en 1910, il y a une éruption volcanique à Buea et les colons se retirent pour mieux revenir une fois le danger évacué». Il a aussi noté qu’avec la passation de pouvoir, les nouveaux colonisateurs ont détruit nombre de sites de la colonisation allemande. Pour l’avenir, il souhaite que l’histoire soit «démocratisée, c’est-à-dire qu’il faut donner la possibilité à chacun de s’intéresser à l’histoire». Au GIK d’ailleurs, ils y aident ceux qui le veulent bien au moyen d’archives tenues. Archives où l’on pourra se rendre compte que «sans Georg Zencker, Yaoundé n’aurait jamais existé», que «un poste allemand a été créé pas loin du pont sur le Mbam en 1893», ou encore que «il y a une odeur de corruption entre Allemands et Camerounais à la station de Yaoundé». Des choses qui rendent cette odyssée dans l’histoire récente du Cameroun plus que succulente. Ça vous dirait ?

PT.

vendredi 12 avril 2013

Ambroise Kom :Je suis un citoyen libre de sa parole

Interview Littérature

Après une quinzaine d’années de va-et-vient entre le Cameroun et l’étranger, l’un de nos plus valeureux chercheurs et critique littéraire est rentré au bercail il y a quelques semaines. Avec sous le bras un énième recueil de ses textes d’analyses des œuvres africaines produites localement ou en diaspora. Occasion pour nous de lui rendre une petite visite et d’avoir une conversation à bâtons rompus sur nombre de sujets concernant la vie littéraire et critique en ce moment où l’on a en mémoire le fameux colloque de Yaoundé organisé en avril 1973 sous la houlette de l’un de ses mentors Thomas Méloné. Et comme à son habitude, il n’a fui aucune question, répondant avec la même verve qu’on lui connaît, lui qui par ailleurs est l’un des piliers du projet de l’Université des Montagnes de Bagangté dans le cadre de l’Association pour le développement de l’éducation (AED).

Entretien avec Parfait tabapsi

Ambroise Kom
En lisant le titre de votre dernier ouvrage, on a comme l’impression qu’une certaine urgence a présidé à sa préparation et à sa publication, ce d’autant plus que les manifestations des «indignés» enrayaient la planète entière. Est-ce bien cela ?
Il me semble qu’une indignation peut en cacher une autre. Vous faites sans doute allusion à Stéphane Hessel dans votre référence aux manifestations des indignés qui enrayaient la planète entière. Le génie des grands esprits comme Hessel est de trouver le mot juste ou la formule idoine pour résumer une situation qui prévaut à un moment donné de l’histoire. C’est ce qu’on a connu par exemple avec Frantz Fanon lorsqu’il publie «Les Damnés de la terre». Contrairement à ce que vous suggérez, mon ouvrage n’est nullement le fruit de quelque urgence. Il s’agit essentiellement, comme vous l’avez vu, d’une collection d’essais produits au cours des 20/25 dernières années de ma carrière. Et ici, l’indignation renvoie davantage à Yambo Ouologuem puisque le devoir d’indignation «subliminalise» le devoir de violence. L’indignation ayant présidé à ma démarche intellectuelle, il m’a semblé que le devoir d’indignation résumait assez bien le contenu de l’ouvrage. J’avais d’abord proposé «En attendant le messie…» comme titre mais l’éditeur a trouvé cela un peu trop provocateur !

Parlant de Frantz Fanon justement, il a dit dans «Les damnés de la terre» que la mission de l’écrivain africain c’est de «secouer le peuple (…) de se transformer en réveilleur du peuple», cela par la production d’une «littérature de combat, une littérature révolutionnaire». Vous situez-vous dans cette perspective fanonienne en écrivant ou avez-vous d’autres motivations ?
Par certains côtés, je suis effectivement un disciple de Fanon mais je ne saurais prétendre me situer au même niveau que l’illustre analyste de la condition du dominé. Nous avons hérité de Fanon des concepts pertinents pour décrypter notre réel et c’est ce que j’ai essayé modestement d’exploiter. Nous ne devons pas nous fatiguer de lire et de relire Fanon dont l’œuvre n’a point de rides.

A vous lire, l’on voit bien que la méthodologie critique que vous convoquez pour analyser les écrits des auteurs africains et de la diaspora sortent des sentiers de l’orthodoxie académique occidentale. Quelle en est la justification ?
Je ne sais pas ce que vous entendez par «orthodoxie académique occidentale». J’ai toujours été et je demeure un critique africain des productions culturelles des peuples noirs d’ici ou d’ailleurs. Pour y parvenir je recours aux concepts les plus opérationnels qu’ils aient été élaborés par des Asiatiques, des «Occidentaux» ou des Africains. Je ne me suis jamais refugié derrière des frontières par choix idéologique. Partout où je trouvais des sources fécondantes, je m’y abreuvais. Et il vous appartient de juger du résultat qui se trouve en partie dans cet ouvrage.

Votre «subalternité consciente» vous range dans ces études postcoloniales qui pour d’aucuns –à l’instar de Jean-François Bayart- constituent une sorte de «carnaval académique» de mauvais aloi. Quels arguments leur brandissez-vous ?
Je n’ai pas d’arguments particuliers à opposer à qui que ce soit pour affirmer ma subalternité. Je la démontre. J’ai cité Jean-François Bayart en passant parce que j’avais trouvé sa formule un peu curieuse. Mais en fait, la thèse de Bayart est assez simple puisqu’il prétend essentiellement que les théoriciens de l’Hexagone ont aussi étudié la condition du subalterne bien avant les Asiatiques et autres universitaires américains. Et donc qu’il n’y a rien de neuf dans ce concept. C’est son avis et ce n’est pas le mien. Je considère qu’au-delà de la contribution des théoriciens français que cite Bayart, des critiques d’autres horizons tels que Spivak, Said, Bhabha, Fanon, etc. ont contribué de manière significative à construire l’identité du subalterne.

L’exil et la diaspora africaine irradient vos écrits. De quel poids ces deux thématiques pèsent-elles dans la pensée africaine actuelle ?
Je n’invente ni l’exil ni la diaspora. Il s’agit d’une réalité qui impacte la vie africaine contemporaine. La littérature ou plutôt la culture africaine produite en exil par la diaspora africaine est de loin supérieure à la production qu’on trouve sur le continent, surtout en pays francophone. La qualité de l’expertise africaine de la diaspora est de loin meilleure que la continentale. Depuis la fin des années 1980, la diaspora africaine en Europe et en Amérique du Nord est d’une importance qu’il faut être sourd et aveugle pour ne pas en tenir compte. Et cela se voit dans le domaine culturel et économique. Comment oublier qu’au cours des 15 dernières années je vivais à cheval sur l’Afrique, l’Europe et l’Amérique du Nord puisque j’enseignais aussi bien au Cameroun qu’aux USA en transitant constamment par l’Europe où je faisais pas mal de rencontres avec la diaspora dans mon effort de promouvoir l’Université des Montagnes (UdM). La diaspora camerounaise apporte une contribution importante à l’UdM et j’ai dispensé plusieurs enseignements sur l’exil en général et sur la diaspora africaine en particulier. Il s’agit d’une problématique très riche dans le travail que je fais aussi bien dans l’enseignement que dans la construction de l’UdM.

jeudi 21 mars 2013

Guillaume Oyono Mbia: une vie au service de l’écriture

Portrait théâtre

L’auteur de «Trois prétendants un mari» coule des jours paisibles en son village de Mvoutessi II où il nous a reçu le 11 février dernier.

Au seuil de son domicile. fév.2013
Lorsque Joseph Fumtim et moi nous engouffrons dans un car de transport en commun depuis Yaoundé ce 11 février en direction de Mvoutessi II, nous parions presque sur la manière avec laquelle notre hôte nous recevra. A force, nous finissons par nous en remettre à sa bonhommie qu’il m’est déjà arrivé de tester par le passé lors de l’un de ses passages à Yaoundé où il vient tous les mois toucher sa pension retraite. Ce qui nous conforte également c’est l’entregent de notre facilitateur, l’écrivain Anne Cillon Perri qui vient de publier, avec Fumtim, la première biographie du guitariste Zanzibar chez Ifrikiya et dont la dédicace est programmée pour la semaine suivante.
Une fois à destination, c’est les bras ouverts que le dramaturge prolifique Guillaume Oyono Mbia nous accueille dans sa grande cour. Après avoir pris place à la véranda où les présentations n’en finissent plus de durer, voilà son épouse qui, en accoutrement de cultivatrice, fait irruption pour nous souhaiter la bienvenue et nous dire combien nous sommes chez nous ici. Il n’en faut pas plus pour instaurer une confiance nécessaire aux échanges dont nous sommes impatients de commencer. Echanges au cours desquels il nous a fallu prêter l’oreille, car notre interlocuteur n’a pas l’habitude d’élever la voix.
A écouter notre hôte, sa vie a connu bien de stations qui, chacune, a conditionné quelque peu la suite. Il y eût d’abord l’enfance à Mvoutessi, puis l’école primaire à Metet, à 20 km de son village. Premier voyage pour aller à l’école. Avec cette «chance» qu’ici, ce sont les missionnaires qui ont les meilleures écoles en cette période d’après-guerre. L’élève Mbia va donc s’adonner à cette nouvelle vie avec un entrain certain d’autant plus qu’ici, c’est un peu le prolongement de la vie au village. L’Eglise protestante américaine met en effet un point d’honneur à ce que les élèves apprennent d’abord les langues du terroir avant d’en découdre avec les langues étrangères.
A l’époque, il profite des vacances au village pour s’imprégner des pratiques culturelles qui vont lui servir plus tard comme toile de fond à ses œuvres. Parlant du théâtre, il dit «Dans la société traditionnelle, le théâtre renvoyait aussi au jeu, aux danses qui n’étaient rien d’autre que la mise en exergue d’une gestuelle observable dans la vie quotidienne. Et dans cette société, la gestuelle importait plus que la musique qui la portait. Le théâtre rentrait ainsi dans cette volonté de parler de la vie ou de l’histoire et des mythes d’un peuple via la musique, la danse, les contes... Les soirs, la grande cour servait de lieu d’expression de tous ces arts pour le bonheur des enfants que nous étions.»

Missionnaires
Il continuera ainsi jusqu’à son Certificat d’études primaires et élémentaires (CEPE) qui sanctionnera son cycle primaire. Certificat qu’il ira quérir, non sans péril, à Mbalmayo, soit à 40 km environ de Metet. Occasion qui lui permettra de se rendre compte de la solidarité camerounaise, vu que lui et ses camarades seront l’objet d’une hospitalité de familles qu’ils ne connaissent pas. Viendra après le collège. Une deuxième station qui aura pour théâtre Libamba, très loin de son terroir d’origine, mais toujours chez les missionnaires chrétiens. Là bas, il est inscrit directement en classe de quatrième. Et pourquoi donc ? Voici sa réponse : «J’ai eu une chance mon grand oncle enseignait l’allemand à l’époque de la colonisation germanique. Il me l’a enseigné. Au cours d’une récréation à Metet, le maître a découvert que je parlais cette langue et s’en ouvert à la directrice. C’est ainsi qu’après mon CEPE, je suis envoyé au Collège Libamba où j’ai été inscrit en classe de 4è.» Ce qui n’a entamé en rien sa capacité à se hisser toujours au sommet. Il traversera d’ailleurs les classes suivantes comme une comète, avec des résultats plus qu’honorables vu qu’il sera toujours le premier.
Curieux n’est-ce pas ? Mais on est loin d’en avoir fini. Car en classe de Seconde, par une confusion que seule l’histoire a le secret, il va inscrire son nom au panthéon du théâtre national et international. Parole à Oyono Mbia : «Une cousine avait été contrainte d’aller en mariage contre son gré. J’en ai profité pour noter tout ce que je voyais et entendais dans un cahier. Et à l’heure de remettre un devoir de classe, j’ai confondu de cahier et remis celui de mon histoire. C’était à un retour de vacances. J’étais le meilleur élève de français, anglais, allemand et musique. Mon prof revient me voir le lendemain et me dit de venir à son bureau pour m’annoncer que j’ai écrit une pièce de théâtre, ce qui me surprend. Dans la foulée, il va voir le directeur et c’est ainsi qu’un congé supplémentaire m’est donné pour finir la pièce. Cela m’a pris six jours pour la terminer. Voilà donc la petite histoire de «Trois prétendants un mari». Puis elle a été montée et jouée à Libamba pour la première fois par des camarades. En présence des élèves de Sacré cœur de Makak et les autorités administratives du coin.»

Concours et bourse
On en est à se demander ce qui se passe que la compagnie française UAT/AIR France lance un concours en direction des élèves d’Afrique avec pour thème «Le rôle de l’avion dans le développement des pays africains». Bien que n’ayant pas vécu près d’un aéroport, le jeune premier s’appuie sur sa culture générale issue de ses lectures aussi bien en anglais, français qu’en allemand pour remporter le concours dans la section des 2è cycles du secondaire. A l’annonce de la nouvelle un jour de 161, il s’en trouvera des camarades et des enseignants pour balancer un «encore lui !» que Mbia n’écoute que d’une oreille. Car déjà, il doit prendre l’avion, non sans que son directeur, un Américain réputé pour sa retenue, n’ait exécuté des pas de danse improvisés dans la cour du collège et que son père lui ait envoyé un costume pour son périple français. C’est ainsi qu’au milieu des années 50, le jeune élève va découvrir Paris par un soir d’été, le tapis rouge en prime.
A son retour, sa réputation est faite. Et il commence à être sollicité. Mais c’est le gouvernement britannique qui trouvera la meilleure parade pour prendre ce génie aux talents multiples dans son escarcelle. Ce sera sous la forme d’une bourse d’études de la British Council, alors même que Mbia n’a fini que la première partie de son baccalauréat. Il s’envolera donc pour Londres en 1964 où il s’inscrira dans une école d’interprétariat, la London Tuition Centre, School of English. Bien qu’il soit le seul Africain, il n’en sortira pourtant pas moins major au bout de quatre ans. Comme quoi le génie n’a que faire des frontières. Après sa formation, il est sollicité par des universités anglaises et décide de poursuivre des études dans en langue anglaise qu’il achève également haut la main comme à son habitude. Ce panorama anglais serait incomplet si l’on ne signalait pas qu’il dût présenter avec succès le GCE à son arrivée au pays de Samuel Beckett.
Tout en poursuivant ainsi ses études, il ne manque pas de faire un clin d’œil au théâtre qui l’a consacré au pays. Déjà Ambroise Mbia, qui n’est pas encore son beau-frère, à travers sa troupe ‘Le jeune théâtre africain’, multiplie les représentations de «Trois prétendants un mari» en France. Avec au générique les Marcelline Alessi, Nicolas Soglo, Bitty Moro, Jenny Alpha et autres Jacques Lisette et Graziella Dorville. L’auteur de la pièce y fera plusieurs allers-retours tout en continuant à écrire. C’est ainsi que sa nouvelle pièce «Jusqu’à nouvel avis», écrit initialement en anglais sous le titre «Until Further Notice», recevra le prix BBC en 1966. Il profite aussi de cette aura pour visiter les Etats-Unis, non sans irradier la presse anglaise. Le très sérieux The Guardian lui accordera plusieurs pages dans son édition du mardi 13 février 1968 avec ce titre «Switch and collect» où le dilemme d’Oyono Mbia sur le sens de son écriture est présenté. Lui qui en Angleterre écrit sur son pays et qui une fois de retour au Cameroun sera sommé d’écrire sur l’Angleterre.
C’est sur ces entrefaites que Mbia retourne au pays natal où il rejoint l’université pour y enseigner. Il y poursuivra une carrière riche jusqu’à la retraite il y a quelques années tout en occupant des fonctions au ministère de la Culture. Aujourd’hui abandonné à lui-même dans son village, il continue pourtant d’écrire et d ‘enseigner la musique qu’il aime tant, au milieu de bien de prix et récompenses, témoins d’un passé finalement fulgurant. Sur ses droits d’auteur, il est très amer. Son épouse de plus de trente ans n’en finit plus de raconter cette anecdote qui veut qu’à la SOCILADRA, il n’ait pas toute la considération que son travail d’auteur mérite. Le 2 mars dernier, il a eu 74 ans qu’il ne fait d’ailleurs pas.
Parfait Tabapsi

Oyono Mbia en dates
2/03/1939 : naissance à Mvoutessi
1963 : publication de «Trois prétendants un mari» aux éditions CLE
1964 : départ pour Londres
1969 : retour au Cameroun après avoir été 2è au concours ORTF avec «Notre fille ne se mariera pas»
1970 : lauréat de la 1èr édition du «Prix  El Hadj Ahmadou Ahidjo» avec les versions française et anglaise de «Trois prétendants un mari»
1979 : chevalier de la Pléiade, ordre de la francophonie et du dialogue des cultures
2000 : officier de l’ordre national de la valeur