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jeudi 1 novembre 2012

David Simo : L’Afrique doit faire attention à la migration



Le responsable du Centre pour la coopération scientifique entre l’Afrique et l’Allemagne revient sur le colloque organisé les 24 et 25 Septembre 2012 sur la migration.

 Vous venez de coordonner un séminaire à l’université de Yaoundé I sur la thématique de la migration. Pouvez-vous nous dire quelle en était la justification ainsi que le principal objectif ?
L’idée nous est venue après que le Goethe Institut Kamerun nous ait soumis un projet venu de la centrale à Munich souhaitant ou sollicitant la constitution d’une sorte de groupe de réflexion formé autour des anciens d’Allemagne. Le thème générique qui nous a ainsi été proposé était «Culture et développement». Nous leur avons proposé à notre tour de nous intéresser à un phénomène particulier qui est d’actualité à savoir la migration. Nous nous proposions de montrer qu’en nous intéressant à cette thématique, nous allions intégrer nécessairement tous les horizons que leur thème générique suggérait.
Au cours des échanges, l’on a appris plein de choses comme dans cet exposé du sociologue Missè Missè qui a étudié le phénomène de la migration européenne et occidentale vers l’Afrique. Cet aspect là vous semble-t-il s’inscrire dans la durée ?
 
L’impression qui est donnée que la migration est avant tout un phénomène de mouvement de populations du sud vers le nord provient des journaux et de ce qu’on appelle agenda setting des journaux ; lequel agenda setting est lui-même lié à la nature des médias qui sont fortement influencés par des grands groupes internationaux liés aux Etats, notamment européens ou américains, ou alors à certains intérêts privés des mêmes Etats. Dans ce cadre où ce sont les journaux qui décident de ce qui est pour eux important à présenter, il y a fatalement une focalisation vers ce qui pour les Américains ou Européens fait problème à savoir les mouvements de populations du sud vers le nord. Or la réalité, qu’elle soit statistique, historique ou humaine, est tout autre. Lorsque l’on observe au niveau actuel les problèmes de migration, l’on s’aperçoit qu’en Afrique, les 4/5 des migrants ne vont nullement en direction d’Europe ou d’Amérique, mais d’abord en direction de l’Afrique ou de l’Asie. A partir de là, on réalise que même en se focalisant exclusivement sur le présent, l’impression que les médias donnent est fausse. Maintenant, si l’on voit le problème d’un point de vue historique, l’on constatera que les choses sont faussées si on regarde à l’échelle de ce que les médias nous présentent. Historiquement en effet, les mouvements de populations, il y en a eu. Et l’un de ces mouvements eut lieu durant la traite des esclaves qui a mobilisé des populations africaines vers ce qui constitue aujourd’hui le nord. Après cette ponction des populations africaines, le mouvement s’est très rapidement inversé, notamment durant la colonisation par un afflux massif d’Européens qui sont venus s’installer en terre d’Afrique. Si certains pays comme le Cameroun ou le Togo n’ont pas connu cet afflux massif, ce ne fut pas le cas d’autres pays d’Afrique. Car il ne faut pas oublier qu’il y avait alors à côté des colonies d’exploitation -comme au Cameroun- des colonies de peuplement –Afrique du Sud, Namibie, Algérie ... Pendant la guerre mondiale en outre, il y eut également des juifs qui, fuyant les répressions et les discriminations en Europe, n’ont survécu qu’en s’installant en Afrique. Le phénomène ne fait donc que se poursuivre aujourd’hui. Dans les années 60, 70 et même 80, il y avait plus de Français en Côte d’Ivoire que d’Ivoiriens en France. Si cette situation a évolué, c’est sans doute du fait des guerres que la Côte d’Ivoire a connu récemment. Je cite cet exemple afin qu’on comprenne qu’il ya une très mauvaise perception de cette réalité du fait des médias. A cela s’ajoute ces dernières années la crise qui est en train de s’installer en Europe. Depuis une dizaine d’années, on a pensé que la crise était purement conjoncturelle en Europe ; qu’avec les mécanismes habituels de régularisation on allait la geler. Mais l’on s’aperçoit au fil des semaines et des mois qu’il s’agit d’une crise structurelle et non conjoncturelle. Avec le chômage qui commence à déstabiliser beaucoup d’Etats. Ceux parmi eux qui ont tiré une conclusion claire et sans équivoque ce sont le Portugal et l’Espagne qui ont lancé un appel à leurs ressortissants chômeurs d’aller chercher fortune ailleurs, et surtout en Afrique. Et le Portugal précisément a des liens historiques avec un certain nombre de pays où ses ressortissants peuvent s’épanouir : l’Angola et le Mozambique. Il y a donc un mouvement clairement organisé et orienté de migration de l’Europe vers l’Afrique.

jeudi 25 octobre 2012

Bob Marley : sous le signe du Christ

Le documentaire de Kevin Macdonald  pose cette figure du reggae comme le fondateur d’une chapelle de la paix qui irradie le monde entier.

Le réalisateur devant l'affiche du documentaire.
 Bob Marley a-t-il jamais été heureux ? Il est à craindre que non tant les souffrances de cette légende de la musique auront été nombreuses. C’est du moins le sentiment qui transpire du magnifique documentaire de Kevin Macdonald. Où en près de deux heures et demie l’on perçoit un Marley très christique. Non seulement parce que sa descente aux enfers fut douloureuse (une maladie apparemment bénigne au gros orteil qui allait confiner à un cancer généralisé fatal), mais surtout parce que ce métis prôna au fil de sa vie bien courte l’amour et la paix. Le tout bien entendu avec cette musique, arme redoutable dont son contemporain Nigérian Fela s’en était tout aussi servi, quoique pour des raisons différentes.
Le mérite de Macdonald aura été de ressusciter les images d’archives éparses et de les rassembler avec bonheur dans ce documentaire où presque ceux qui ont compté dans la vie du reggae man ont témoigné. L’on voit ainsi un fils illégitime, d’ailleurs pas reconnu par son père blanc d’origine anglaise, souffrir le martyre de ces enfants rejetés. Ce qui, mal pour un bien, le renforce dans son envie de se distinguer au moyen de la musique. De musique justement, il en prend goût et décide d’en faire son métier lorsqu’il rencontre Neville «Bunny» Livingstone à Trench Town, le quartier malfamé de Kingston où il émigre avec sa mère Cedella à 12 ans, en provenance de St Ann. A 16 ans, il enregistre son premier disque où son art du texte est remarqué. Et déjà, il y fait savoir sa détermination en chantant que «quand la musique s’empare de toi, tu ne souffres plus».
Un postulat qu’il mettra un point d’honneur à faire vivre, peut-être inconsciemment, le long de sa brève existence terrestre. Et qui lui servira pour faire face à l’escroquerie de ses producteurs exécutifs, car lui aussi en a souffert ; surtout que le succès est arrivé très vite. «Simmer Down» qui sort en 1964 en est une bonne preuve. Ambitieux comme pas d’eux, il ne se contente plus d’être au sommet des charts jamaïcains, et veut conquérir le monde avec son groupe The Wailers qu’il forme avec Bunny en recrutant Peter Tosh. Même les démons de la division toujours prompts à saper ce genre d’initiative n’auront pas raison de la détermination d’un Marley qui, contre vents et marées, aura l’œil vissé sur son objectif comme un gamin qui tient à son jouet.

mardi 23 octobre 2012

Kaïssa Doumbè: Retour heureux au bercail

Concert

La chanteuse a émerveillé Yaoundé à l’occasion de son concert de come back qui en appelle d’autres.
Kossa mboa avec Arthur Manga.
La Cameroun, on ne le dira jamais assez, est un pays d’artistes aux talents mondiaux. Talents que les nationaux n’ont malheureusement souvent pas la chance de rencontrer pour toutes sortes de raisons. Kaïssa Doumbè Moulongo fait partie de ces chanteuses de la diaspora qui ont tourné avec les plus grands sans que son pays d’origine ait eu le bonheur de voir en spectacle alors même que ses exploits aux basques de mastodontes comme Manu Dibango ou Salif Keita sont connus de lui. Nul doute qu’avec les trois dates du mois dernier à Douala et à Yaoundé, celle qui vit aux États-Unis a mis le public dans sa poche et surtout rappelé qu’elle n’avait pas disparu des écrans radars où de nouvelles chanteuses comme Aveline Ava, Irma, Sandra Nkaké et autres Rosie Ntjam font désormais la pluie et le beau temps de la diaspora.
A Yaoundé où elle est née, le public a répondu présent et communié avec elle. Ce qui n’était pas gagné d’avance au vu de la piètre communication que ce come back a entraîné. Certains sont venus pour la découvrir, d’autres pour savoir ce qu’elle était devenue depuis son premier album «Looking there» que les radios ont contribué à faire connaître ici avant sa vente. Eh bien ce public a été servi. Non pas seulement avec les titres du premier opus, mais aussi avec ceux de «I’m so happy» son deuxième plus jazzy. Les plus nostalgiques qui l’avaient perdu de vue ces dernières années n’ont pas manqué de faire le rapprochement avec ses interventions dans «Wakafrica» de Manu Dibango dans l’orchestre duquel son cadet Djengué officie désormais, ou encore son passage remarqué dans «Mother Rythm» de son compatriote André Manga. Des prestations qui avaient en son temps eu le don de figer sa voix dans les mémoires de mélomanes.
Certes elle était revenue ces dernières années au bercail pour des interventions ponctuelles et limités (FENAC 2008 ou concert des cinquantenaires deux ans plus loin). Passages qui n’avaient pas relevé son talent ou permis de remarquer la tessiture d’une voix qui semble défier le temps. Mais tout cela n’était que véniel au vu de sa performance à Yaoundé. Où une heure durant les mélomanes ont swingué avec cette voix et communié avec cette chanteuse qui a gardé les réflexes de choriste, un peu comme si être mise ainsi en avant lui était lourd à porter. La preuve par cette manie regrettable de toujours vouloir déplacer le porte micro partout sauf là où il doit être, c’est-à-dire au centre et devant la scène.
En bonne routière des scènes du monde, elle a senti très rapidement que Yaoundé n’était pas aussi chaud que Douala. Elle a alors déployé des trésors de diplomatie pour soulever ce public et lui faire comprendre que ce retour heureux se devait d’être fêté à l’aune de l’attente qu’il avait suscité des deux côtés. Comme obnubilé, le public a saisi la perche tendue et une sarabande a salué une partie du show que le bassiste Arthur Manga et les siens ont signé avec dextérité, naviguant dans un répertoire qui n’est pas uniforme. Kaïssa a navigué entre les rythmes de son terroir originel (makossa, essewè, bolobo), le bikutsi, le reggae et le jazz avec un égal talent. La danse en prime. Et au bout, la satisfaction était partagée, avec le doux espoir que ce spectacle en appelle d’autres dans un pays, on l’a dit, qui a maille à partir avec sa diaspora talentueuse. Ce ne serait alors qu’un juste retour des choses.

Feugham célèbre Cocteau

Hommage

La compagnie basée à Bafoussam a lu et mis en scène les textes de l’auteur français le mois dernier à Yaoundé.
Lectures à la bibliothèque de l'IFC
Jean Cocteau fait partie de ces auteurs français dont on parle très souvent avec emphase sans pour autant avoir lu, ou suffisamment lu. Une sorte d’injustice que la Compagnie Feugham de Bafoussam a voulu quelque peu conjurer en mettant en espace et en lecture quelques unes des œuvres de cet auteur prolifique et artiste de génie dont l’amitié avec la chanteuse Edith Piaf a été telle qu’il a succombé d’une crise cardiaque quelques heures seulement après le décès de celle-ci. C’était le 11 octobre 1963.
Cette commémoration, c’en était bien une, a commencé à la médiathèque de l’Institut français. Où la Compagnie avait par le passé déjà lu des textes de Boris Vian ou de Jean de la Fontaine. Pour cette nouvelle rencontre avec les férus de lecture, Kouam Tawa et Wakeu Fogaing ont choisi des extraits de «La difficulté d’être». Non sans que, et pour la gouverne du public, le premier ait commencé par un texte de présentation succincte de ce touche à tout de génie qu’était Cocteau. Son compère pouvait alors continuer avec la lecture proprement dite. Qui a permis pour ceux qui n’ont pas lu Cocteau de découvrir une parole éruptive d’un auteur madré, en proie à une solitude dans une retraite de convalescence. D’où il règle quelques comptes à cette bourgeoisie prompte à n’utiliser la bouche que pour manger et dont le monde aseptisé n’est pas du goût de Cocteau.

mercredi 10 octobre 2012

La jeunesse heurtée de Soyinka

Livre
Dans le 2è tomme de ses mémoires, le Nobel de littérature détaille ses combats dans un pays aux prises avec la violence politique.

Le Penkelemes, la grande pagaille, n’est pas une situation qu’il faille souhaiter à un pays ; surtout s’il sort d’une colonisation. Le Nigeria, comme nombre de pays africains, a connu cette atmosphère où le tribalisme le disputait à la violence ainsi qu’à une appréciation bien particulière de la gestion de la cité. Dans le 2è tome de ses mémoires Ibadan, les années pagaille, Wole Soyinka, méticuleux comme jamais, décrit la pagaille du point de vue de son héros Maren qui n’est personne d’autre que lui-même. Ce faisant, il renseigne sur un pan de l’histoire récente de son pays qui, à bien des égards, est loin d’avoir pansé cette conjoncture qui par métastases et malgré le semblant de démocratisation n’en finit plus de perdurer. Au grand dam de ceux comme lui qui ont tout misé sur ce géant finalement aux pieds d’argile.
Dans cette magnifique somme que l’auteur lui-même classe dans le genre docu-roman, il est frappant de constater que les turpitudes de la vie de l’auteur et ses pérégrination ici et là depuis 1965, date de la fin de ce 2è volume consacré à sa vie, jusqu’en 1994 quand paraît le livre, n’ont en rien altéré le sens du souvenir et parfois de la précision du Nobel de littérature 1986. Mieux encore, l’on constate combien il s’est dévoué pour ce pays qui s’échinait à l’éconduire et même à le martyriser. Car comment expliquer autrement toutes les difficultés qui se sont dressées sur le passage de Maren, aussi bien à l’université que dans la vie sociale.  A cela, il faut ajouter cependant le penchant de l’auteur-héros à s’obstiner à faire son travail de chercheur en art théâtral, de metteur en scène et d’écrivain. Une quête de soi finalement qui n’est pas sans rappeler Emile Sinclair, le héros de Demian, die Geschichte einer jugend, le magnifique ouvrage (réédité chez Stock en 2004) d’un autre Nobel, allemand celui-là, du nom de Herman Esse qui connut la gloire seulement après sa mort.

mardi 25 septembre 2012

Macase : Renaissance enchantée


Musique



Une attitude durant le concert à IFC de Yaoundé
Le concert de retour du groupe a sonné juste et donné des indications sur sa nouvelle démarche esthétique.
La dernière fois que le groupe avait presté dans la capitale remonte à deux ans. C’était en mai 2010 lors de la date inaugurale de la tournée nationale de présentation de leur 3è opus «Fly Away». On était alors loin de s’imaginer qu’une traversée du désert allait suivre, avec une tempête qui risquait d’anéantir le groupe de 15 ans à jamais. C’est avec impatience et appétit que le public a donc fait le déplacement de l’Institut Français du Cameroun de Yaoundé vendredi 21 septembre 2012. Où il a découvert que Macase malgré la conjoncture était bien vivant et déterminé à en découdre avec un destin que l’on lui souhaite heureux.
Le groupe que le public a découvert et savouré est cependant aux antipodes de celui qu’il connaissait auparavant. Dans la même salle il y a deux ans, les Corry, Binam et Minka étaient encore là. Pour ce retour et après la dislocation annoncée, l’on a découvert trois autres instrumentistes à la dextérité artistique indéniable, agrémentée de trois chœurs à suivre de près pour les années qui viennent. Le plus emblématique d’entre eux étant le guitariste Wilfrid Etoundi que le public de Yaoundé connaissait pourtant déjà à travers nombre de collaborations artistiques, mais aussi au moyen de son premier opus (Bal intérieur, Takana Prod, 2009) qui avait enchanté plus d’un. Ce soir-là, Willy hissa son jeu à un niveau plus qu’intéressant, et cela même si ceux qui le connaissent estiment qu’il en garda un peu sous les doigts. C’est à lui que revint non seulement d’assurer le lead vocal, mais aussi d’accompagner la nappe de l’ensemble par une guitare qui empruntait tour à tour la voie de la rythmique, du balafon et de la solo. Dépassant sa fonction, et sans extravagance, il entraîna les compositions nouvelles et anciennes sur un sentier de rythmes à la fois locaux et mixte, car le groupe, fidèle à sa posture esthétique initiale de parler au monde à partir du Cameroun, n’a pas rompu avec la mue.


En show case à la Solomon Tandeng Muna Foundation
Si le jeu de Willy a paru si maîtrisé, c’est que ses compères ont eux aussi été au rendez-vous. La section rythmique d’abord avec le bassiste Maboma qui n’a pas eu à forcer son talent pour porter le rythme de l’ensemble, et souvent prêté main forte au chant avec la justesse vocale qu’on lui connaît. Lui qui plus que par le passé a donné une consonance poétique heureuse au show, en citant par exemple Martin Luther King et son fameux rêve. Dans la même veine, Roddy Ekoa a soigné son jeu de batterie, accompagnant également le chant quand cela était nécessaire. Jules Tawembé le pianiste a simplement fait oublier son prédécesseur. Petit Jean, le cadet de la bande, confiné aux percus, a démontré qu’un bon batteur peut, à l’instar de son illustre devancier Brice Wassy, élever son niveau dans ce registre proche.
Pour ce qui est de l’esthétique et de l’esprit, Macase ne s’est pas renié avec cette nouvelle étape. Mais il ne l’a fait que pour mieux se positionner pour demain, tant le passé du groupe est lourd. Avec ce qu’il a montré, le groupe peut aller encore plus loin, surtout avec cette maîtrise dans le jeu qui lui permet d’osciller dans des territoires musicaux a priori incompatibles. Sauf que le groupe doit intégrer que tout le monde ne peut pas chanter. Aussi, peut-être devrait-il songer à trouver un show man, genre Marthely ou Saint Eloi des Kassav pour permettre au public d’extérioriser sa joie avec cette frénésie exaltante et enthousiasmante pour les musiciens.

lundi 17 septembre 2012

Les souffrances de Aung San Suu Kyi

Cinéma

L'affiche
 Avec le biopic "The Lady", Luc Besson donne force et puissance au combat de l’opposante birmane qui a su vaincre plus d’un obstacle pour mener son peuple vers la démocratie.
Dans le manuel de l’art de la guerre, s’il en existe un, doit figurer un chapitre sur la solitude du héros, du leader pour être plus précis. Non pas qu’il ne soit pas entouré par sa famille ou les membres du parti. La solitude du leader ce n’est pas simplement le moment où, reclus, le leader doit prendre une décision importante. C’est aussi, et très souvent hélas, le moment où il s’interroge sur le sens de son combat et par conséquent de son destin politique, surtout au fil des écueils qui se présentent à lui comme un chapelet de chemin de croix.
En décidant de faire un fil sur le personnage célèbre de Aung San Suu Kyi, interprété avec maestria par Michelle Yeoh, le Français Luc Besson a fait œuvre utile pour tous ceux qui au quotidien combattent pour un mieux être des citoyens. Cela se voit à travers le parti pris de saisir le parcours de la Birmane par son côté intime, familial. Où il réussit à merveille à plonger le spectateur dans les sentiments de mélancolie, d’angoisse, de stupeur, de solitude de celle qui est présentée tour à tour comme une mère, une citoyenne, une épouse et un leader politique. Ce n’est pas ici que l’on apprendra sur la stratégie politique de la fière dame. Mais on en apprend sur le ressenti, sur les étapes qui ont émaillé la vie de celle-ci, recluse qu’elle aura été dans la maison familiale de Rangoon.
Aung San Suu Kyi
Maison où le spectre de son père, général ayant combattu pour l’avènement de la démocratie avant d’y laisser sa peau, est présent sans pourtant hanter sa fille qui a décidé de s’installer dans son pays d’origine après un long séjour en Angleterre où elle a fondé une famille aimante. Ce qui transparaît de cette narration de Besson c’est bien sûr cette solitude, mais surtout ce courage et cette détermination de l’héroïne qui a le don de transformer les obstacles non pas en avantages, mais en situation de vie tout simplement. Y est aussi célébré cette union d’une famille que l’absence de la mère ne réussit pas à déstabiliser ou à désagréger. En voyant ce biopic, on ne mesure que plus grandement les souffrances de Aung San Suu Kyi, digne fille de son père qui a mis sa propre vie entre parenthèse pour ainsi dire afin d’aider son peuple à conjurer une junte militaire qui n’en finit plus de durer.




Michelle Yeoh et Luc Besson
En choisissant de terminer son film par une scène qui présente Mme Suu Kyi à l’intérieur de sa maison en train de jeter à la foule assemblée à son portillon une fleur blanche, signe de paix, Besson prend position là pour un avenir meilleur. Ce qui au vu du déroulé du film est logique. A travers cette scène aussi, l’on perçoit que la solitude et la réclusion peuvent constituer une force pour tout leader pour peu qu’il s’en accommode et trouve le moyen de s’en servir pour libérer son peuple. Une situation que Nelson Mandela, autre Nobel de la paix incarcéré pendant longtemps, avait déjà expérimentée avec bonheur. Il n’aura manqué à ce film que le côté terrain de la politicienne, mais le réalisateur n’avait-il pas pris le parti de raconter la vie de famille de l’héroïne ?