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jeudi 5 juillet 2012

Abok i Ngoma: La 6è édition se prépare


Danse et percussions
Le 16 juillet prochain, le festival international de danse et de percussions Abok i Ngoma franchira sa 10è borne. Et pour l’occasion de cette 6è édition, l’association Meka, cheville ouvrière de l’événement depuis sa création en 2002, a décidé de sortir de la capitale pour faire admirer la danse contemporaine aux riverains des localités d’Ebolowa et d’Akom II au sud du Cameroun. Hier 4 juillet au cours d’une conférence de presse, la présidente de l’association et directrice du festival Elise Mballa Meka a expliqué les orientations et les attentes de son association pour cette édition.
L’on a ainsi appris que de grands noms seront de la partie cette fois. Germaine Accogny, Zab Maboumbou, Florent Mahoukou, Sigué Sayouba et autres Papy Ebotani donneront ainsi le change aux compagnies extracontinentales comme celle de l’Allemande Riki von Falken ou des Etas-Unis (Soul Steps) et d’Australie, car une quarantaine de compagnies sont prévues au programme. En plus des grands noms et de la délocalisation, cette 6è édition sera aussi l’occasion pour les organisateurs de mesurer la qualité du partenariat qu’ils ont conclu avec le ministère des Arts et de la Culture (MINAC) qui patronne par ailleurs le festival cette année. Un partenariat qui, à en croire Mme Meka, constitue la raison du report de l’événement initialement prévu en mars et avril derniers. «La convention nous obligeait à avoir du temps, à avoir une respiration pour organiser au mieux cette édition», a-t-elle ainsi expliqué. Non sans souhaiter que le jeune public sera à l’honneur avec deux soirées de hip hop à lui consacré.
En attendant le 22 juillet et la clôture, le public est convié à la soirée du 16 consacrée aux ballets nationaux et qui mettra en exergue le grand maître tambour burkinabé Amadou Kiénou et le danseur camerounais Ayissi le Duc qui prolongera ainsi la fête de ses 30 ans de carrière. A noter que le village du festival prendra ses quartiers à la Centrale de lecture publique de Yaoundé durant toute la semaine.

Arne Pohlmeier: Il y a une vraie discipline de travail ici



Le metteur en scène allemand fait le point sur l’atelier qu’il a animé avec son compatriote Rolf Hemke et le Camerounais Martin Ambara au laboratoire de théâtre de Yaoundé OTHNI en juin dernier sur le projet d’adaptation des «Brigands» de Schiller.

Comment avez-vous découvert le Cameroun ?
J’ai découvert le Cameroun avec les yeux d’enfant. Mes parents ont travaillé ici, du côté de Bafoussam où nous avons passé quelques années. J’ai donc vécu ici de deux ans à quatre ans et demie à peu près. Mais toute ma vie durant, les premiers souvenirs du Cameroun étaient très forts et je souhaitais garder –je ne sais pas pourquoi- cette connexion avec votre pays. Cela malgré que ma famille a voyagé sur plusieurs continents. J’ai d’ailleurs passé la plus grande partie de ma vie aux Etats-Unis. Pendant tout ce temps, il ne m’était pas arrivé de revenir au Cameroun, jusqu’à il y a deux ans quand je suis revenu à trente deux ans et étant déjà metteur en scène. Une occasion qui m’a permis de rencontrer mes pairs et d’entamer un dialogue avec le Cameroun.

Quels furent donc les premiers contacts qui vous ont permis de revenir cette année pour un projet artistique ?
Le contact le plus important a été celui avec Martin Ambara que j’avais en son temps rencontré à une soirée chez l’attaché culturel de l’ambassade d’Allemagne ici à Yaoundé. Nous avons discuté et sympathisé, puis il m’a invité à son laboratoire ici à l’OTHNI. J’ai alors senti en lui un homme de théâtre qui est vraiment un artiste, qui investit dans le théâtre, qui réussit à travailler dans le théâtre professionnellement et qui a une perspective artistique proche de la mienne. C’est alors que j’ai pensé qu’un rapport professionnel pouvait exister entre nous. Malgré que j’avais un autre projet à réaliser sur le Cameroun, je me suis dit qu’il fallait revenir chez vous pour faire la connaissance du travail existant ici. J’ai alors pensé que l’organisation et l’animation d’un atelier avec les comédiens à l’OTHNI pouvaient constituer la meilleure formule pour connaître le niveau de travail ainsi que la qualité des artistes d’ici. Je m’en suis ouvert à Mme Bark, la directrice du Goethe Institut Kamerun ainsi qu’au dramaturge allemand Rolf Hemke et c’est ainsi que peu à peu nous avons peaufiné ce projet des «Brigands» de Friedrich Schiller.

Vous êtes donc revenu deux ans plus loin pour travailler avec les comédiens et metteur en scène camerounais dans une adaptation partielle de cette pièce célèbre. Pourquoi d’ailleurs avez-vous porté votre choix sur ce texte fondamental du théâtre allemand ?
Moi je voulais trouver un texte allemand, sortir un peu de Shakespeare que je butine assez souvent à Londres où je suis basé. «Les brigands» c’est un texte qui me plaît et je croyais qu’il y avait là matière à travailler et à explorer dans le cadre de ce projet de dialogue entre le Cameroun et mon pays. Ce n’est pas qu’on a choisi ce texte pour faire un commentaire politique sur le Cameroun ou autre chose dans le genre, loin de là.

Et pendant les trois semaines d’atelier, comment avez-vous travaillé ?
Rolf Hemke et moi sommes arrivés la première semaine pour travailler avec Martin Ambara et les comédiens. Rolf avait fait une sélection du texte sur laquelle on allait travailler qui concerne seulement les brigands. Ce qu’il faut dire c’est qu’ le texte comporte plusieurs intrigues que nous avons préféré laisser de côté pour focaliser uniquement sur les brigands. Dans un premier temps, nous avons écouté les comédiens sur leurs expériences avec les bandits et les brigands. Rolf a ensuite constitué une équipe avec laquelle il a travaillé à l’adaptation du texte allemand, traduit en français, en parler camerounais contemporain. Martin de son côté avec une 2è équipe travaillait sur la structure rythmique, musique et chant, pendant que moi je travaillais sur les tableaux et le côté physique de la pièce.

Le rendu de mon point de vue a été intéressant et l’on a du coup envie de savoir ce qui va se passer maintenant et demain s’agissant de ce projet. Y aura-t-il une 2è, voire une 3è phase ?
La 2è phase consistera en des répétitions pour une production ici à l’OTHNI, voire une tournée au Cameroun et même au-delà. Et dans ce cas là, il nous faudra trouver le moyen d’allonger le spectacle en le portant d’une à deux heures environ.

Comment avez-vous trouvé l’ambiance de travail et l’environnement artistique durant votre séjour ?
Je dois dire que c’est vraiment exceptionnel. Je dois dire qu’ici à l’OTHNI il y a une vraie discipline de travail. Par exemple on commençait tous les jours à 10h au complet, déjeunions ensemble et terminions la journée toujours au complet, même lorsque nous prolongions les séances jusqu’à 22, voire 23h. Il y avait également une bonne ambiance collective avec les comédiens. Ce qui m’importait moi c’était la vraie collaboration, car je ne suis pas un metteur en scène qui vient avec toutes les idées pour les imposer aux comédiens. Qui plus est ce projet était basé sur une adaptation dans un parler camerounais. Il y avait donc de la place pour les comédiens qui devaient apporter quelque chose d’eux-mêmes pour le projet. Et les comédiens ont ainsi eu la latitude de faire des propositions que Rolf, Martin et moi étions chargés d’examiner avant de trancher.

mardi 3 juillet 2012

Sacré Ambroise Mbia !


Le monstre du théâtre africain n’a pas failli à sa réputation à l’occasion de son retour sur scène. Retour sur trois soirées …

Les lendemains de guerre civile sont insoutenables. Les blessures récentes, souvent encore ouvertes ne semblent pas vouloir se refermées de si tôt. Cela bien sûr dans les deux camps, sans doute pas avec les même proportions, mais avec la même acuité. Dans le camp des vainqueurs qui doivent donner un sens à leur «victoire» tout en repensant un nouveau vivre ensemble, la tâche est loin d’être aisée comme on pourrait le penser à première vue. Le magnifique texte «La femme et le colonel» du Congolais Dongala le montre à suffisance. C’est du moins ce qu’a laissé paraître la représentation que le Tchadien Vangdar Dorsouma a bien voulu partager avec le public de Yaoundé trois soirées durant à l’IFC à l’occasion du cinquantenaire du comédien camerounais Ambroise Mbia.
Oui, Ambroise Mbia a renoué avec les planches en juin dernier comme prévu depuis de longs mois et avec une gourmandise et un aplomb que l’on ne lui connaissait plus. A la fin de la dernière représentation, il s’en est même trouvé des spectateurs qui ont balancé à l’encan qu’il avait de beaux restes. Un doux euphémisme qui en disait long sur ses prestations successives dans une mise en scène qui ne s’est pas embarrassée d’une quelconque recherche, préférant ne pas prendre de risque pour ce moment somme toute critique d’une figure qui aura traversé le théâtre africain de ses talents multiples.
Ce qui restera en effet de ces représentations seront les performances scéniques des deux comédiens principaux. En premier lieu la Béninoise Florisse Adjanohum, bien connue des spectateurs camerounais et qui aura une fois de plus été à la hauteur de son personnage et de sa réputation. Cela aussi bien à travers sa diction impeccable que les mutations liées à la tension dramatique. On a beau dire qu’elle jouait cette pièce pour la nième fois, il n’en demeure pas moins que chaque représentation constitue un défi qu’elle a mis un point d’honneur à relever avec une dextérité artistique particulière qu’il faut saluer. Le héros du jour a pour sa part été égal à lui-même. Donnant parfois l’impression que le boulot était facile. Concentré, déterminé et plus que motivé, il a ému le jeune public et rassuré celui de sa génération. Sur ce qu’il a montré, il gagnerait sans doute à ne pas délaisser les planches tant son jeu a paru juste, quoique mesuré.
Le metteur en scène, en plus d’avoir choisi de sucrer une bonne partie du texte a échaudé plus d’un. L’on a ainsi pas compris que le passage sur le déshabillage complet ou presque du colonel n’ait pas trouvé grâce à ses yeux, ce qui aurait par ailleurs accru la tension dramatique. On pourra aussi lui reprocher d’avoir opté pour une mise en scène classique là où l’histoire permettait une plus grande variation. La vieille école diront ses contempteurs qui ne manqueront pas au passage de signaler sa révérence pudique dans les coupes du texte. Travail qui aura cependant eu le mérite, quoique la régie manqua par moment de créativité, de restituer une situation quasi réelle avec une charge émotive certaine.


S’agissant de l’histoire, Dongala campe la rencontre d’une veuve violée d’avec son bourreau. Bourreau qui a usé de sa position dans la hiérarchie de l’armée pour piller, tuer et surtout violer à tout va. Et qui 10 ans plus loin ne reconnaît pas l’une des nombreuses victimes à qui il a administré un viol cinglant avant de faire brûler ses mari et fils. Mû par son instinct de violeur, il ne voit face à lui dans la confrontation qu’une nouvelle proie qui lui permettra de mettre en épreuve sa fameuse théorie qui veut que «chaque fois (qu’il) tire un coup (il) sauve des vies». Une fois face à la vérité venue à découvert, il redevient lui aussi une victime devant la femme. Avec ce texte, Dongala a sans doute voulu magnifier le pardon féminin ainsi que la réconciliation nécessaire après les tueries de la guerre civile. Rappelons que l’ouvrage est paru en 1996, c’est-à-dire à la fin d’une première guerre civile due aux hoquets de la démocratie et l’élection du de Pascal Lissouba au Congo. Un cri qui ne fut malheureusement pas entendu comme allait le démontrer la 2è phase qui allait permettre à Sassou Ngusso de reprendre la main et le pouvoir avec ses soutiens français laissant sur le carreau des hordes de Congolais humiliés et tués durant des mois.
La femme et le colonel d’Emmanuel Dongala, mis en scène par Vangdar Dorsouma et Elise Mballa Meka, avec Ambroise Mbia, Florisse Adjanohoun et Ousmanou Sali, scénographie d’Alvarez Dissaké, costumes de Blaz Design, régie de Maurice Essomba

mardi 29 mai 2012

Charlotte Dipanda



Je revendique mon africanité
De passage au bercail, la chanteuse évoque sa carrière et ses combats.

Vous êtes à Yaoundé dans le cadre d’une action caritative en direction des enfants via le Rotary. Comment en êtes-vous venu à rejoindre ce projet ?
Pour moi, c’est un élan de charité et de solidarité exprimé par le Rotary qui m’a simplement contacté et convaincu. Je me suis alors dit pourquoi ne pas m’investir dans cette initiative vu que je ne suis pas qu’une chanteuse. Je vais donc donner de ma personne pour aider les enfants.
N’avez-vous pas peur que cette invitation ne soit un couteau à double tranchant pour vous dans la mesure où le Rotary charrie un certain nombre de commentaires pas toujours amènes ?
Oui j’en ai entendu parler. Mais je ne fais pas de politique, je ne suis guère là pour juger les uns et les autres. Il m’a été présenté un projet et je me contente d’y adhérer. Je ne fais point partie du Rotary, je n’en suis pas membre. J’espère que les gens vont être suffisamment lucides pour faire la part des choses. Je rappelle que dans cette opération, ce n’est pas le Rotary que je défends, mais une cause que porte le Rotary.
 En quoi consiste concrètement votre action dans cette opération ?
Mon action consiste à convaincre les gens à venir aux deux concerts que je vais donner les 8 et 9 juin respectivement au Palais des congrès de Yaoundé et à Douala Bercy. Les fonds de ces concerts seront reversés au Rotary pour l’aider à construire cette maison de l’enfance.
On subodore déjà qu’il y aura du monde comme lors de vos récents passages …
(elle coupe) Mon implication dans ce projet est un moyen pour moi d’interpeller mes fans dans leur devoir citoyen de venir en aide aux plus démunis. Toute seule, je ne pourrais pas y parvenir. Je veux que le public contribue aussi à cette chaîne de solidarité qui sous-tend ce projet. L’histoire retiendra que chacun en déboursant une somme pour un ticket d’entrée au spectacle, aura contribué à l’édification de cette maison.


A chaque concert depuis votre premier album, les salles sont pleines et l’on se demande bien à quoi est-ce dû. A votre niveau, quelle analyse faites-vous de cette popularité ?
Je ne saurais le dire. Je souligne même que je n’ai même pas envie de comprendre ce qui se passe parce que je ne veux pas me figer dans cela. C’est simplement quelque chose que je savoure pleinement à chaque fois et je suis agréablement surprise de voir le bonheur sur les visages des gens. Je suis très touchée par cette estime que les gens ont vis-à-vis de moi et j’en profite tout simplement. Je fais l’effort d’être moi-même et j’espère que c’est cet écho là que mon public ressent quand il vient m’acclamer à concert ou m’écouter lors des conférences de presse. Et comme je compte rester moi-même, je présume que nous avons encore, mon public et moi, de belles années devant nous.
Vos concerts frisent parfois avec un envoûtement, exhalent un parfum de fort magnétisme entre vous et le public. Y aurait-il une explication ?
C’est vous qui voulez expliquer. Moi je pense pour ma part qu’il s’agit là de quelque chose de spontané qui mérite d’être vécu. Moi je le vis pleinement sans chercher à savoir pourquoi ou comment. Je veux juste garder la lucidité d’un enfant qui est heureux après qu’on lui ait offert un bonbon. Je veux garder ce côté espiègle de la situation, car je ne veux pas trop «cérébraliser» ou comprendre ce qui se passe. En le faisant, je courrai le risque de tout calculer, d’être moins naturelle et spontanée, ce que je ne souhaite pas.
Votre émergence arrive au moment où les chanteuses camerounaises, et Dieu sait qu’il y en a eu, ont disparu de la scène soit par la mort (Charlotte Mbango), soit par une retraite qui dure (Grâce Decca ou Sissy Dipoko). Comment gérez-vous ce statut-là ?
C’est seulement lorsque l’on en parle que je réalise la situation qui me confère encore plus de responsabilité vis-à-vis du public camerounais. Pour avoir été chanteuse de cabaret, je sais également qu’il y a des chanteuses de talent au Cameroun. Aujourd’hui c’est peut-être Charlotte Dipanda, mais demain, les Sanzy Viany, Gaelle Wondjè ou lorenoare. Pour moi, le rêve est qu’il existe le maximum de chanteuses au-devant de la scène afin que nous défendions ensemble la musique, la culture de notre pays.

Quels rapports entretenez-vous avec vos devancières de la chanson qui sont un peu en retrait de la scène musicale en ce moment ?
 L’avantage que moi j’ai c’est d’avoir été choriste derrière ces artistes-là. Ce faisant, je n’ai pas lésiné sur le respect que je devais leur donner. A chaque fois, j’étais en admiration de toutes ces chanteuses. Nos rapports n’ont pas beaucoup changé dans la mesure où ces aînées qui m’ont pris la main et offert des opportunités incroyables sont toujours dans mon cœur. Nos rapports pour me résumer sont emprunts de respect, car ces aînées restent des gens qui m’ont donné envie de faire ce métier.
Ces chanteuses ont-elles eu quelque influence sur votre parcours artistique ?
Forcément. Je me contenterai de parler de l’influence au niveau du travail qu’elles ont abattu. Lorsque vous arrivez dans une famille comme nouveau-né, vous trouvez des parents ainsi que vos aînés et c’est à vous de trouver votre place. C’est dans cette optique-là que je me situe. Le travail qu’elles ont fourni me sert de base pour trouver ma voie et permettre à l’ensemble de se pérenniser.
Qu’est-ce que le cabaret vous a apporte dans votre façon de faire la musique ?
Tout ou presque. Ma façon de me mouvoir sur scène, de me préparer, d’être à l’aise avec les musiciens…La relation au public, c’est le cabaret qui m’a appris ça ! Quand vous chantez tous les soirs devant un public différent à chaque fois et sans que vous ne sachiez s’il aime ce que vous faites ou pas, cela vous apprend à affronter tout public. Avec le cabaret, j’étais en concert tous les soirs et cela m’a formé pour affronter toutes sortes de publics. J’ai aussi appris grâce au cabaret à gérer le stress d’avant scène et une fois sur scène, j’ai l’impression d’être à la maison.
Depuis votre départ du Cameroun, vous avez été comme adoubé par des aînés de premier plan. A quoi est-ce dû ?
Je ne saurais franchement vous répondre. A chaque fois que j’ai travaillé avec les grands noms, je me mettais toujours au service de la musique. C’est peut-être cette approche là qui a convaincu ces illustres aînés à s’impliquer dans mes projets. J’ai toujours eu de bons rapports avec tous ces artistes-là aussi bien en tant que choriste qu’en tant que chanteuse solo, parce qu’ils n’ont jamais eu le sentiment qu’il y avait un quelconque conflit. Je venais toujours pour servir la musique tout court et pour rien d’autre. Les reste s’est fait naturellement.
Avec «Dube Lam» votre deuxième album, on a comme l’impression que vous avez franchi un nouveau cap, que vous avez mûri. Et du coup l’on a envie de savoir quel horizon esthétique vous vous êtes fixé.
Bien sûr que je me suis fixée un horizon. Mon but c’est que mes œuvres restent, durent. Et une stratégie est forcément la bienvenue à ce moment là. Dans 2à ou 30 ans, je veux que les mélomanes aient toujours du plaisir en écoutant mes compositions. C’est dire que même quand je ne serai plus physiquement présente, que mes œuvres soient toujours consommées, que je continue d’exister à travers ma musique. C’est cela même ma démarche professionnelle. C’était «Mispa» hier, aujourd’hui c’est «Dube Lam» et demain ce sera autre chose. Mais dans cette quête de quelque chose, je veille à ce que mes CD puissent exister à côté de grands noms comme Roosevelt Eko ou Guillaume Toto qui eux ont contribué à l’épanouissement de la culture camerounaise.
Vous voulez donc laisser une empreinte sur la culture camerounaise ?
Si ce n’étais pas le cas, je ne vois pas pourquoi je ferai ce métier. Mon but, je le répète, c’est contribuer à la construction de l’édifice culturel camerounais.
Quels sont vos projets artistiques du moment ?
Je suis en tournée depuis le mois de décembre. J’étais en Russie il y a quelques semaines, au mois mais je serai à Montpellier et en juin au Cameroun, en Bulgarie et en Italie… Je serai sur la route jusqu’en août.
Lorsque vous regardez le chemin parcouru jusqu’ici, qu’est-ce que cela vous inspire comme commentaire ?
Je me dis que j’aimerai associer ma vie d’artiste à la vie de femme que j’ai envie de mener. Ce qui se passe en ce moment me fait un peu peur. Je pensais jusqu’à il n’y a pas longtemps qu’il suffisait d’aller en studio et de sortir un album, que l’après album n’était pas important ; je ne mesurais pas combien était importantes les dates de concert et les tournées. Je vous avouerai que le fait de savoir que je ne peux pas poser mes valises quelque part un mois de suite me fait peur parce que je tiens à garder cet équilibre social qui m’est cher et qui ne s’accommode pas d’une chanteuse qui est tout le temps sur la route.
C’est un challenge difficile. Pensez-vous y parvenir un de ces jours?
Je vais essayer. C’est pas gagné, mais le plus important c’est que j’ai en mémoire que je dois le faire et après je m’en donnerai les moyens d’y arriver.
Sur la scène aujourd’hui, le chant féminin qui a porté notre musique des décennies durant est en train de perdre en quantité, quoique des figures comme vous ou comme Queen Eteme voire de jeunes pousses comme Sanzy Viany rivalisent d’adresse pour ce qui est de la qualité. Cela constitue-t-il pour vous un problème ?
Bien sûr. C’est pourquoi j’espère que d’ici à quelques années d’autres voix vont sortir de l’ombre des cabarets. Parce que des voix féminines, il y en a. S’agissant du potentiel, je suis optimiste. C’est pourquoi j’en appelle à une structuration de la musique camerounaise afin de permettre à ce potentiel immense d’éclore. Ces chanteuses ont besoin simplement d’une plateforme de qualité pour exprimer leurs qualités.
La question des droits d’auteur semble ne pas trouver grâce à vos yeux dans la mesure où l’on ne vous a pas entendu sur la bataille en cours entre la SOCAM et la CMC. Pourquoi ?
Je préfère ne pas en parler parce qu’il y a des personnes qui le font sans doute mieux que moi et que ma mission  vis-à-vis du peuple camerounais c’est de faire une musique de qualité. Et c’est cette mission là qui me préoccupe le plus. Cela dit, je suis triste de constater que mes musiques sont jouées au Cameroun et que je ne perçois toujours aucun centime. C’est dommage, aberrant, ubuesque. Mais si je laisse la composition et le chant pour me lancer dans ce combat là, je ne suis pas sûr d’être à la hauteur de l’artiste que je suis devenue. Je suis cependant heureux que malgré la piraterie ambiante, les gens se battent pour acheter des CD originaux de Dipanda. C’est d’ailleurs une façon pour moi de mener ce combat ; une façon de dire que même si je ne connais pas les dessous de ce qui se passe pour qu’on en arrive à ce niveau de dégradation de l’appréciation d’une œuvre d’art, je peux réconcilier le public avec la chanson camerounaise. Dans cette affaire, plus que de débattre, j’agis à travers mon travail.
Dans la foulée de «Mispa», vous avez convoqué une flopée de rythmes dans le projet «Dube Lam». Des rythmes du même terroir certes, mais différents au niveau de la texture. Pourquoi cela ?
 Mon combat aussi c’est de revendiquer mon africanité, ma camerounité; c’est de dire que je viens de quelque part. Le destin m’a fait naître dans un espace d’une richesse musicale à nulle autre pareille et mon travail consiste à la faire connaître et à la partager. Beaucoup de Camerounais ne connaissent que le makossa ou le bikutsi, mais il y a autre chose. Je pense que l’art n’est pas cartésien, quelque chose que l’on peut enfermer dans une boîte. Moi je ne me définis pas comme un artiste qui fait tel ou tel rythme. Je laisse le soin à vous critique de le faire. J’ai un bagage étendu que je dois partager avec mes fans. Et à dire vrai, une carrière ne suffirait pas à butiner tous les trésors de la musique camerounaise. J’apporte simplement ma contribution.
Entretien avec Parfait Tabapsi