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lundi 25 novembre 2013

Indémodable Youssou Ndour

Concert

Le chanteur sénégalais est revenu plus fringant sur la scène de Bercy après une parenthèse politique qui avait fait craindre le pire.
Dans une édition précédente, il avait apparu depuis le ciel de Bercy. Pour la plus grande joie des fans accourus en cet antre mythique du fameux «Grand bal» auquel il nous a habitués depuis 1999. Samedi 12 octobre dernier, c’est depuis le sous-sol qu’il a entamé son entrée. Pour une odyssée qui restera comme l’une des plus accomplies de cet événement qui chaque année rassemble la communauté sénégalaise de Paris et des villes plus ou moins proches.
Pour cette cuvée 2013, Youssou Ndour et son «Super étoile» rénové n’ont pas fait dans la dentelle. D’abord par la durée. Plus de quatre heures de musique non stop où la transe a parfois frôlé l’apoplexie, sans toutefois déborder comme la masse nombreuse aurait pu laisser craindre. Et si les fans s’en sont donné à cœur joie, c’est parce que Youssou a assuré. D’abord par le répertoire de 32 titres triés sur l’ensemble de ses succès depuis les années 90. Et même si d’aucuns ont regretté à la fin que tel titre aurait mérité de figurer au générique du soir, il y a que beaucoup y ont trouvé leur compte.
Pour ceux qui craignaient que les choix politiques aient emporté dans leurs débats sans fin la voix de l’étoile de Dakar, la prestation leur a ôté de plus d’un doute. Oui la voix de Youssou n’a pas pris de ride. Elle semble même avoir atteint son nirvana avec l’âge, un peu comme les grands crus made in France. L’autre élément d’identification de cette soirée se retrouve dans les accoutrements qui ont varié du traditionnel –une tenue de notable surgie de la mythologie sénégalaise- au costume trois pièces en passant par des boubous modernes, signe de toutes les traversées de ce lion inoxydable qui trace son chemin international depuis 30 ans et le compagnonnage d’avec l’Anglais Peter Gabriel. Il a donc chanté et chanté encore, stoppé seulement par une nuit froide qu’il avait réussi à apprivoiser et à échauder pour le plaisir des mélomanes émoustillés.
Sur la rythmique et les sonorités du Youssouland, la partition fût maîtrisée ce soir-là à Bercy. Ce qui était loin d’être une sinécure pour cette galaxie étoilée d’une vingtaine de membres parmi lesquels au moins cinq nouveaux venus. Quatre Camerounais sur la scène (Stéphane Obam à la basse, Alain Oyono au saxophone et clarinette, Marc Ndzana à la batterie, et Aubin Sandio au piano) ainsi qu’un autre dans les coulisses (Serge Maboma du groupe Macase) ont fait plus que représenter le Cameroun. Ce d’autant plus que pour les deux premiers, l’officiant de cette messe enfiévrée aura laissé plus d’une occasion d’exécuter des solos leur permettant de montrer l’étendue de leurs possibilités artistiques. Ce qui a rajouté à ce rendez-vous sénégalo-sénégalais une coloration panafricaine. Situation que les présences du Guinéen Sékouba Bambino, de la Nigériane Ayo et du Congolais Fally Ipupa auront illuminée d’un arc-en-ciel heureux.
Les fans, emportés comme jamais, ont laissé libre cours à leurs envies trop voyantes de se trémousser. Voix et danse se sont ainsi donné la main dans une sarabande belle à admirer et qui permettait à Youssou de clamer à la face du monde que l’Afrique avait autre chose à offrir, plus que la misère et les guerres que les médias occidentaux ne cessent d’asséner à des spectateurs au demeurant las de cette ritournelle qui n’en finit plus de les emballer. Cette atmosphère ne connut qu’une pause avec trois titres reggae de l’album ‘Dakar-Kingston’ dont l’interprétation, pourtant impeccable, fit long feu. Pour ce grand bal 2013, la messe pouvait être dite passé deux heures du matin. Laissant sur le carreau des fans à la gueule de bois, repus et décidés à remettre ça à la prochaine occasion. Et comme l’a lâché l’un d’eux, «Youssou c’est l’assurance d’un bon spectacle, d’une bonne musique et d’un bon message». Vivement le prochain Bercy.

Parfait Tabapsi à Paris

vendredi 20 septembre 2013

Cilas Kemedjio: La pensée et l’imaginaire sont menacés chaque fois que nous renonçons au devoir de penser

Littérature

Cilas Kemedjio, USA, 2013.
L’auteur analyse ici le contexte de production de la somme et dit son souhait de se mettre à la disposition de son pays dans son champ de compétence qu’est la critique littéraire.

Pourquoi la publication du livre a-t-elle pris du retard ?
Je vous remercie de l’intérêt que vous portez à cette première édition des textes originaux du Parlement. Votre question présuppose qu’il existerait des délais par rapport auxquels le texte aurait pris un retard. Je voudrais donc aborder votre question, non pas sous l’angle de quelque délai que ce soit, mais de l’opportunité de la publication des textes en 2013. Les textes du Parlement ont été publiés sous une forme une autre par les journaux tels que La Nouvelle expression, Le Messager, Le Combattant ou encore Peuples Noirs-Peuples Africains, revue fondée et dirigée par Mongo Beti. Les textes non publiés par ces journaux ont fait l’objet d’une distribution pour ainsi dire confidentielle. Je voudrais aussi signaler que nous n’avons jamais placé de restriction sur la publication de ces textes. Nous les considérons comme faisant partie du patrimoine public de l’intelligence camerounaise et africaine. Toute personne physique ou morale aurait pu et peut les publier. Nous ne revendiquons aucun droit d’auteur restrictif. La troisième raison se trouve dans le fait que ces textes avaient été écrits pour formuler les revendications des étudiantes et étudiants. Au départ, il n’existait aucune intention et encore moins un programme de les transformer en publication cohérente. Ceci dit, je dois dire que l’idée de la publication m’est venue en lisant les reportages des journaux camerounais sur les mouvements de protestations à l’Université il y a quelques années. J’ai lu quelque part que ces étudiantes et étudiants se battaient pour avoir des toilettes décentes. Je me suis dit qu’on était tombé très bas. En effet, si les toilettes manquent, comment peut-on imaginer que les bibliothèques soient fonctionnelles, que les enseignements soient à la hauteur de ce qu’on peut attendre d’une Université. Je me suis aussi dit que ces étudiants n’avaient peut-être pas de mémoire historique pouvant guider leurs protestations. J’ai donc décidé à ce moment de rassembler ces textes dans une édition pouvant permettre aux activistes et chercheurs d’avoir ces textes. L’idée remonte à environ cinq ans. J’ai pris le temps pour faire des recherches au Cameroun (surtout dans les archives du journal Cameroon Tribune), de lire les textes écrits sur le Parlement, y compris la mémorable version qu’en donne Francis Nkeme dans «Le Cimetière des bacheliers» et de rassembler les textes nécessaires. La présente édition découle de cette intention et de ce travail.
Vous commencez votre introduction avec la figure de l’artiste Lapiro de Mbanga qui, à vous lire, a été un traître à la cause des opprimés. Et du coup l’on a envie de vous demander si le  Parlement a lui aussi connu ses Judas et comment vous en êtes venu à bout dans votre lutte pour un mieux être des étudiants à l’époque.
La traîtrise est pour ainsi dire fondatrice de la conscience patriotique camerounaise. Je vous renvoie aux discours de Ruben Um Nyobé qui établit une classification des militants de l’indépendance. Mongo Beti, un des derniers rubénistes, estimait qu’il fallait mettre les traîtres en quarantaine pour éviter que le virus qui les frappait ne contamine toute la tribu de la résistance. Ses joutes avec Hogbe Nlend tournaient autour de cette question éthique. La traîtrise fait partie de la structuration des mouvements progressistes. Elle permet de protéger la pureté de l’idéal quand elle ne devient pas souvent le prétexte des règlements de compte ou des positions alimentaires. La pathétique fragmentation de l’Union des Populations du Cameroun n’est pas étrangère au débat sur les vrais ou les faux héritiers de la conscience patriotique. Je n’ai pas conscience, parmi les parlementaires de la lettre, de quelque soupçon de traîtrise. En ce qui est du Parlement dans son ensemble, je n’ai pas la compétence nécessaire pour répondre à cette question.

A vous lire, l’on ne saisit pas bien comment s’organisait le Parlement. Il y a bien sûr nombre d’éléments sur la stratégie, mais l’on ne sait pas en refermant le livre si le «Parlement de la plume» était une composante du Parlement-association ou une excroissance d’icelui. Pouvez-vous nous éclairer sur ce point capital dans la compréhension du livre et des événements de l’époque ? 
J’aime beaucoup le titre de votre magazine, Mosaïques. La mosaïque est un patchwork, un assemble de fragments. Le travail de composition doit avoir cependant un objectif clairement identifiable. Le Parlement était, à mon avis, une mosaïque qui fédérait un front de résistances au sein de l’Université. Il y avait clairement un leadership qui a impulsé le mouvement et qui a tant bien que mal assuré la coordination. Je n’appartenais pas à cette cellule dirigeante. En parler serait de la pure imposture. J’ai la conviction, comme le suggérait Paul Aarons Ngomo dit Fanon, dans un échange que j’ai eu avec lui, que le véritable héros de ces mouvements fut et demeure le parlementaire anonyme. Toute étudiante ou tout étudiant qui militait au Parlement avait des raisons personnelles de le faire. La force du Parlement vient de la mise en commun de ces convictions. Les forces de répression, habituées au culte du dictateur unique, ont passé leur temps en vain à poursuivre les leaders du Parlement. Ils ont dépensé vainement leurs énergies à rechercher les forces de l’ombre qui manipulaient les étudiantes et étudiants. Une telle approche s’est avérée désuète devant la force des parlementaires anonymes. Vers la fin, la chasse indiscriminée à l’étudiant montre bien que le bras armé de la dictature avait pris conscience de l’inadéquation de ses méthodes surannées. L’expression «parlementaires de la plume» a été lancée pour la première fois par une de nos amies. Je crois que c’était après un meeting du Parlement au complexe Mateco. Les parlementaires de la plume n’étaient certainement pas une excroissance du parlement, encore moins une cellule de base ou une sous-section. Les parlementaires de la plume existaient avant le parlement. L’hommage à Mongo Beti cristallise en quelque sorte l’existence de ce groupe composé à l’époque d’étudiants de maîtrise ou de doctorat qui avait l’habitude d’écrire des articles dans la presse indépendante et même dans Cameroon Tribune. C’est parce que nous nous connaissions bien que nous avons pu devenir si facilement une composante autonome voire indépendante du Parlement. Nous l’avons fait avec détermination et conviction, mais sans autre allégeance qu’à notre conscience et notre intelligence.

jeudi 19 septembre 2013

Sous les braises, la plume



Livre

Les années de braise. Voilà une expression quelque peu éculée chez nous. Et qui renvoie en ces années cruciales dans le combat pour la liberté au lendemain du vent d’Est. Années dont le souvenir hante encore bien des esprits d’ici et qui sont loin d’avoir dévoilé tout le torrent d’angoisses, de labeur, de peine et parfois d’effroi qu’elles ont causé chez nombre de Camerounais. Camerounais qui au demeurant ont payé un lourd tribut durant ce qui apparaît deux décennies plus loin comme la lutte pour une seconde (et dernière ?) indépendance. Jusqu’à récemment, ces années étaient évoquées sous deux prismes essentiellement : les témoignages et le récit fictionnel. Pour le premier cas, il n’y a qu’à se remémorer par exemple «Mes patrons à dorer» du journaliste et ancien étudiant Se’nkwe P. Modo (Yaoundé, Masseu, septembre 2006, 306 pages) ; «Le journalisme du carton rouge, Réflexions & chronologie des années orageuses» du journaliste et étudiant Edmond Kamguia Koumchou (Yaoundé, L’étincelle d’Afrique, juin 2003, 324 pages) ; ou encore «Education et démocratie en Afrique, Le temps des illusions» (Paris, L’Harmattan et les éditions du CRAC, 1996, 292 pages), recueils d’articles du chercheur en littératures africaines et africaines américaines Ambroise Kom. Pour le second prisme, on peut évoquer le magnifique roman de François Nkémé, «Le cimetière des bacheliers» (Yaoundé, Ifrikiya, 2010 pour la 3è édition). Des écrits qui ont permis en leur temps d’avoir un aperçu des «événements de l’université» comme aimaient à le raconter des témoins, avec souvent une dimension fantasmagorique, voire tronquée.
On en était là jusqu’à ce que les Editions Terroirs du Pr Fabien Eboussi Boulaga nous proposent ces «Mémoires des années de braise. La grève estudiantine de 1991 expliquée». Un ouvrage tant annoncé qu’on avait fini par désespérer de sa sortie. Finalement, il est arrivé, avec en prime deux versions (française et anglaise) en une. Pour le plus grand bonheur des chercheurs sur la question et des Camerounais ordinaires, avides de savoir «ce qui s’était passé» sur le campus de Ngoa Ekellé dans les années 1991, 92 et 93. Années de contestation forte. Où la parole longtemps contenue par la force du parti unique et l’absence de démocratie avait fini par se libérer pour porter aux nues les aspirations d’une population estudiantine qui vraisemblablement n’en pouvait plus.
En présentant les textes qui structurèrent les revendications de ses camarades, Cilas Kemedjio a sans doute fait œuvre utile. Non seulement pour le souvenir, mais également pour indiquer que le temple du savoir que constitue l’université n’est guère un lieu de conformisme, encore moins de l’acquiescement à tout va. Un lieu où la réflexion, du fait des franchises universitaires, ne doit souffrir d’aucune caporalisation. En lisant la somme, l’on est frappé par la capacité d’analyse des «parlementaires de la plume» au double plan des contenus et de la forme. Parfois, les pamphlets sont si virulents avec l’establishment que l’on se demande quel était le ressort qui travaillait les méninges dans les chambres des cités universitaires où la débrouillardise avait, comme aujourd’hui encore, tous ses droits. L’auteur fait simplement savoir que la volonté de l’époque était de graver ce qui se passait dans le marbre de l’écriture qui seule peut survoler le temps et les époques. Ce d’autant plus que les grèves précédentes souffriront ad vitam aeternam de ce manque de consignation écrite.
Par ailleurs, le livre présente en filigrane l’engagement de ceux-là qui à un moment donné ont souffert du délit d’être étudiant, subi les pires des humiliations (que l’on se souvienne de l’étudiante Ange Guiadem Tekam promenée toute nue sur le campus) ainsi que des disparitions inexpliqués, voire provoquées et des morts (Collins Djeungoué Kamga et beaucoup d’autres anonymes). Toutes choses qui, ajoutée à la répression du pouvoir en place tentant de contenir la grève ont jeté de l’huile sur un feu qui n’avait que trop rongé son frein depuis quelques années et qui ne se fit point prier pour embraser le campus et les environs. On vit ainsi, à en croire les écrits, une chasse à l’homme avec battue comme si l’on traquait des bêtes sauvages ou des gangsters.
Avec cette présentation de textes accompagnée de discours d’escorte et d’annotations, bref ce tableau analytique, on en apprend sur la période. Sans toutefois voir sa soif étanchée, car les annotations justement ouvrent la voie pour en savoir plus sur ce pugilat verbal qui structura ces années déterminantes de l’université camerounaise dans sa quête d’existence. Il est donc à espérer que les parlementaires de la plume ne s’arrêteront pas en si bon chemin et offriront à l’avenir une étude plus détaillé de la bataille des logos que surent si bien entretenir les médias de l’époque. Mais peut-être que si noble tâche pourrait intéresser d’autres chercheurs en sciences sociales. Ce qui constituera un bon prolongement à un travail entamé naguère dans des revues de renom comme Peuples noirs-peuples africains, Politique africaine ou Le Monde diplomatique par des chercheurs camerounais et étrangers sur l’une des problématiques les plus pertinentes du siècle passé au Cameroun.
Cilas Kemedjio (Introduction, annotations, analyses), Mémoires des années de grève. La grève estudiantine de 1991 expliquée, Yaoundé, Editions Terroirs, juin 2013, 352 pages.

Parfait Tabapsi

samedi 24 août 2013

Olivier Madiba : Nous voulons valoriser la richesse culturelle de l’Afrique

Lors de la présentation du projet aux patrons camerounais.
Le concepteur du «Kiro’o Tales» explique ici les enjeux de son projet de jeu vidéo et fait le point sur son évolution.


En quoi consiste le projet Kiro et quel en est la justification ?
Ce projet se décline en 3 axes principaux : créer un genre Kiro’o Tales qui est une méthodologie narrative, visuelle et sonore. Et qui sera la signature des œuvres multimédia (jeux, livres, films, etc.) africaine pour valoriser nos cultures. Nous reprenons avec nos outils la même logique que le Japon quand il a inventé «Mangas» ou les Américains quand ils ont inventé le Comics par exemple. Le 2è axe concerne l’ouverture d’un studio Kiro’o Games, le premier studio professionnel de jeu vidéo au Cameroun. Pour réaliser des jeux vendus par internet aux USA, en Europe et en Afrique. Nos jeux seront pour la plupart justement créés avec la méthodologie «Kiro’o Tales». La création des jeux vidéo de qualité internationale, tel qu’AURION, est le 3è axe. Notre premier projet de jeu professionnel qui devrait sortir en mi 2014 normalement.

Très bien. Et le contexte alors ?
Le projet repose à ce niveau sur trois éléments : d’abord par rapport à un vide sur le plan socio culturel : les jeunes africains, ne lisent pas beaucoup hélas, et nous n’avons pas réussi à créer un bon système de transmission orale de masse de nos traditions, au cours de notre urbanisation. Par contre vu qu’ils jouent tous, ce serait magnifique de leur transmettre les valeurs et des modèles auxquels s’identifier à travers les jeux vidéo et les personnages virtuels. De plus, l’Afrique ne compte presqu’aucune représentation dans le média du jeu vidéo qui est aujourd’hui devant le cinéma en terme de loisir contemporain. Il y a ensuite un vide dans l’industrie du jeu vidéo. Le monde du jeu vidéo vit une grosse crise de créativité, les sources d’inspirations générales (mythologie et thématique occidentales ou orientales) sont surexploitées depuis plus de 20 ans, ce qui lasse les joueurs. Alors que la richesse culturelle de l’Afrique reste un terrain vierge qui peut relancer le secteur vers de nouveaux horizons créatifs si elle est bien mise en forme. Cela aboutit dans un 3è temps à une opportunité économique. Les coûts de production sont très élevés pour un studio à l’étranger (4 ou 5 millions de dollars pour un jeu moyen), alors que ce budget serait divisé par quatre pour une équipe camerounaise très bien payée localement. Les jeux se vendent aussi par Internet aujourd’hui, ce qui a abattu la frontière industrielle de production, nous sommes donc au bon moment pour nous lancer.

Etant donné le retard technologique du Cameroun, comment pensez-vous arriver à vos fins et mettre sur le marché, à échéance prévue, le jeu?
Réaliser un jeu vidéo de l’envergure de «AURION» exige un matériel informatique grand public. Le Cameroun a à cet effet tout ce qu’il faut à son actif avec les facilités douanières d’importations pour le matériel informatique, ou même l’accès à la fibre optique et l’électricité domestique qui a bénéficié de la centrale à gaz de Kribi dernièrement. Donc d’un point de vue technologique tous les voyants sont au vert. L’essentiel du travail est surtout concentré sur le travail humain, ce qui demande du talent et beaucoup de compétences diverses. Notre équipe triée sur le volet réunit toutes ces compétences.

Vous avez opté pour la valorisation du patrimoine culturel africain. N'est-ce pas là un frein ou un obstacle dans votre volonté d'irradier sur le monde entier?
Au contraire, c’est même justement parce que nous avons choisi cet axe que le monde nous regarde en étant curieux. Si nous nous étions contentés par exemple de faire des «jeux de ninja» avec juste des noirs, pour ne prendre que cet exemple là, ça n’aurait eu aucun intérêt pour les joueurs. Notre position nous rend visible, mais nous n’aurons droit qu’à une chance pour créer le buzz avec un produit de qualité exceptionnelle.

vendredi 23 août 2013

Yaoundé : Incursion à l’espace culturel FIIAA

Depuis un an, son promoteur André Feze se démène comme un beau diable pour contribuer à la diffusion artistique. Visite guidée d’un espace qui commence à faire parler de lui.

Convoqué par le téléphone arabe, le public a répondu. En nombre et avec ferveur ce samedi 13 juillet 2013. Un public qui a pour ainsi dire envahi la terrasse arrière de l’espace culturel et de loisirs dénommé FIAA au quartier Nsimeyong à Yaoundé. Public qui n’a pas boudé son plaisir toute la soirée durant, servi qu’il était par une joyeuse troupe de slameurs avec un lieutenant comme on n’en trouve pas souvent dans le milieu : la jeune Lydol. Une jeune étudiante qui a pris date à travers une prestation qui a convoqué en même temps la déclamation mesurée de ses propres textes, le chant et l’action. Le tout dans une mise en scène et une scénographie pour laquelle son mentor, le poète et scénographe Fleury Ngameleu, aura été plus qu’un recours utile. Pour une première, ce fût donc un succès pour Lydol dont le père présent ne doit pas être peu fier. Une Lydol qui pour l’occasion avait invité ses potes du Ongola Slam Café qui, pour ceux qui ne les connaissaient pas, ont fait montre d’une maîtrise certaine dans l’écriture poétique ainsi qu’une prestation scénique qui exprimait la gravité des thématiques explorées comme l’amour, la galère, l’unité africaine, etc. Une jeunesse décidée à conjurer l’abandon dont elle est l’objet de la part des gestionnaires de la chose publique et qu’un aîné dans le milieu en la personne de Sadrack du groupe de rap Négrissim est venu conforter à travers une prestation remarquée.
Ce spectacle, loin d’être une première pour cet espace, entre en droite ligne de l’esprit du centre culturel FIAA. Un mot qui dans les langues de l’Ouest Cameroun exprime la joie, le jeu, le plaisir. Pour le promoteur André Feze, le centre n’est pas seulement cela. «Au-delà de cette signification littérale et somme tout appropriée cependant, il faut comprendre que notre volonté en ouvrant cet espace au public est de lui permettre de donner sens et corps à sa passion dans le domaine des arts. Car on ne s’amuse pas par hasard, on ne choisit pas un loisir pour rien. Je reste convaincu qu’on choisit un loisir par passion et avec liberté. Dans le jeu, il n’y a d’ailleurs pas de limite». On ne vient donc pas à FIAA comme si l’on allait à une promenade. Il n’est pas question ici de jouer simplement avec des objets, «il y a aussi l’idée qu’on peut au terme du jeu rendre concret et visible pour soi et les autres sa passion», poursuit Feze. Une façon pour lui de faire comprendre que son espace se veut le creuset de la créativité inhérente en chacun de nous.
Un esprit qui fait son bonhomme de chemin depuis l’ouverture voici un an exactement. Ouverture qui avait vu la contribution de plasticiens issus de l’Institut de formation artistique de Mbalmayo (IFA). A l’occasion, Feze avait d’ailleurs insisté sur ce que FIAA était dédié à la création et à la diffusion. Un an plus loin, ce n’est guère le temps du bilan. Mais déjà, il sait qu’il est dans le vrai de son idée et ne demande qu’à aller de l’avant. Car en 12 mois, le centre a montré sa multifonctionnalité pour nombre d’activités charriées par l’art à Yaoundé. Et le concert de samedi 13 juillet pourrait être considéré comme allant dans ce sens-là. Car sur cette terrasse, les arts du spectacle peuvent s’exprimer (concert de musique, pièce de théâtre, humour, spectacles de conte, etc.), avec une capacité de 130 personnes assises dans un espace couvert. Et si le besoin se fait sentir, l’espace qui comprend une scène peut accueillir une trentaine de personnes supplémentaires dans une configuration où elles seront debout. Cet espace comprend en arrière fond un bar qui indique bien qu’en dehors des spectacles, des activités ludiques peuvent y être exécutées sans anicroche. Le promoteur et son équipe réfléchissent actuellement à comment en faire un espace de restauration rapide aussi. Ce qui pourrait donner naissance à des «soirées gastronomiques spéciales» qui permettront d’exposer le savoir-faire culinaire camerounais dans toute sa diversité et sa luxuriance.

jeudi 22 août 2013

L’enseignement de toutes les peines

Livre

Avec son premier roman, Kayabochan pose le diagnostic d’une profession plus sinistrée qu’il n’y paraît.
L’enseignement, noble métier ? Oui. Mais ailleurs. Pas au Cameroun. Qui a, depuis la crise économique de la fin des années 80 et l’ouverture démocratique, maille à partir avec ce corps en charge la formation de son élite. A tel point qu’être enseignant aujourd’hui au Cameroun c’est accepter de se mettre dans une situation pour le moins inextricable qui aboutit indubitablement à la dégradation du corps social tout en obérant l’avenir d’une nation qui, on ne le dira jamais assez, a plus d’un atout pour sortir de la misère généralisée.
Comme le démontre Kayabochan dans son roman «La craie noire», ce n’est pourtant pas la vocation qui manque. Ou même le potentiel. C’est plutôt le système, fait de corruption, d’injustice, de tribalisme, de favoritisme, et j’en oublie, qui tire l’enseignant et son métier vers le bas. Vers l’abîme même tant la posture d’enseignant souffre d’une sorte de travestissement et d’irrespect. Au Cameroun, comme sans doute ailleurs pourtant, l’enseignant est au carrefour d’un repère auto-normé. Sur la ligne horizontale, celle des abscisses, il constitue avec la communauté de ses collègues et des parents d’élèves une famille dont l’apport est déterminant pour la réussite des enfants. Sur la ligne verticale, celle des ordonnées, le prof est au milieu d’une relation qui fait de lui un exécutant et un ordonnateur en même temps. Exécutant du point de vue administratif, ordonnateur du point de vue pédagogique.
Tout serait simple si ce repère était autonome et que l‘enseignant avait une marge de manœuvre suffisante pour former le Camerounais de demain. On en est loin comme le fait savoir en filigrane Kayabochan. Clochardisé, l’enseignant joue d’abord sa survie, y pense en premier. Vivant dans la misère souvent comme son héros, il se doit de subvenir au besoin de la maisonnée si ce n’est de la famille ; avant même les siens. Puis, il doit former des élèves qui ne lui facilitent pas la tâche du fait de leur indiscipline souvent encouragée par les parents eux-mêmes. Après quoi il doit subir les ordres et contrordres, souvent tordus et dépourvus de tout bon sens, de la hiérarchie administrative. Le tout avec parfois un zeste de mépris et de condescendance.
Réduit ainsi à avaler des couleuvres au quotidien, sa fonction sociale s’en trouve affectée pour le mal d’une société camerounaise dont les priorités gouvernementales semblent confiner à l’accumulation sans réserve et tous azimuts. Résultat des courses, l’enseignant se retrouve à penser «qu’aucun métier ne nous fait mieux sentir parfois la monotonie de la vie que l’enseignement». Et pour conjurer cette monotonie, rien de mieux que de plonger dans «la malédiction des enseignants (à savoir) les vacations dans les établissements privés», qui en fait multiplie les problèmes plus qu’il ne les résout.
Avec ce beau texte, Kayabochan, qui commet là son premier ouvrage perso, nous renseigne sur un métier qu’elle pratique depuis près de deux décennies. Dans une langue châtiée qui gagnerait pour les prochaines créations à être plus serrée dans la narration, surtout si elle veut suivre les pas de ce Séverin Cécil Abéga qui lui a «transmis le goût de l’enseignement des lettres», qui était un conteur né, et à qui elle rend hommage dès le frontispice. On sort de son récit un peu ébaubi par la réalité dans les lycées et collèges, mais surtout groggy. Tant ce métier ainsi dévalué est central dans le développement de toute nation. L’Etat camerounais saisira-t-il cette balle au bond pour en faire un élément de poids dans sa lancée vers l’émergence ?
Parfait Tabapsi
Kayabochan, La craie noire, Yaoundé, Editions Ifrikiya, avril 2013, 152 pages.

mercredi 10 juillet 2013

Richard Bona, la montagne de Minta

La pochette.
En 1996 dans un livre qui marqua les esprits, le critique camerounais Ambroise Kom mettait son lectorat en garde contre l’étiquetage. Cette tendance qui consiste à marquer un individu d’une étiquette en dehors de laquelle il n’est plus reconnaissable, et ne vaut donc plus grand-chose aux yeux de celui qui le juge souvent avec de fausses lunettes. Ce livre (Education et démocratie en Afrique, le temps des illusions, Paris, L’Harmattan) présentait des réflexions d’un universitaire sur les questions cruciales par temps de crise sociale généralisée en son pays. Une sonnette d’alarme qui a inspiré certains depuis et que le nouvel album de Richard Bona, disponible depuis quelques semaines, est venu rappeler.
Car avec «Bonafied» (Paris, Universal), difficile de classer le bassiste camerounais né à Minta voici 46 ans. Lui qui au fil des rencontres et des albums, c’est le 7è projet de studio, donnerait bien du fil à retordre à qui voudrait l’enfermer dans un genre particulier. A écouter les 11 titres, tout Camerounais sent bien qu’il est un compatriote, ne serait-ce qu’au niveau de la langue douala qu’il manie à merveille. Mais au-delà, difficile de dire s’il est de l’Est, du Littoral, du Centre ou de l’Ouest. Tant son socle géographique inspirateur embrasse toutes ces régions sans gêne ; mieux avec un certain génie.

A l’international, difficile de dire s’il fait du jazz, du blues, de la world ou de l’afro. Son génie est sans doute là : fédérer toutes ces fragrances et se faire aimer d’un bout à l’autre de cette planète finalement petite pour notre Bona qui a fait des rythmes latino une marque de fabrique lors de ses récents concerts. Une approche singulière et en phase avec l’art contemporain en général qui se veut sans frontières. Et qui a peut-être fait dire à un internaute sur Youtube, commentant la vidéo live de ‘Muléma’, un titre de «Bonafied», en compagnie d’un orchestre symphonique à Amsterdam, que le bassiste-percussioniste-chanteur-guitariste-body instrumentist-choriste était une montagne. Que les tenants de l’étiquetage à tout va auront du mal à contourner.


Richard Bona, le chercheur de Cameroun
Ceux qui ont suivi particulièrement ces deux dernières années le génie camerounais de la basse subodoraient que son prochain projet de studio sentira un doux parfum latino. Lui qui ne cesse ces temps derniers justement de tourner sur les scènes prestigieuses du monde avec l’orchestre dénommé Mandekan Cubano avec lequel il se donne à cœur joie dans cette esthétique qui n’est pas sans rappeler la terre qui l’a porté et qu’il ne cesse d’honorer au fil de ses albums solo, avec une détermination et une application qui frise une intrépidité de gladiateur.
Ces mélomanes donc ont été pris à contrepied avec ce cru 2013 au titre évocateur de Bonafied. Un jeu de mots à partir de l’expression latine «Bona Fide» (bonne foi), qui se traduit par «authentique» en anglais. Un contrepied qui reprend avant tout les constantes chères à ce musicien qui doit sans doute son ascension à la localité de Minta où son grand-père l’a initié aux mélodies et rythmes que l’adolescence et sa vie au-delà de son pays lui ont permis de mûrir. C’est d’ailleurs à ce grand-père maternel, Messanga, à qui d’ailleurs il avait fait un clin d’œil dans son premier opus, qu’il dédie ce projet, un peu dans la foulée du précédent qu’il dédia, en 2008, à sa mère. Une première constante qui en appelle une deuxième centrée sur le côté généreux de Richard Bona. Qui prend un malin plaisir à continuer à refuser d’autres chœurs que les siens, quitte à parfois en abuser sans toutefois lasser son auditoire. Ce qui néantise toute idée d’ego surdimensionné est que ces voix chez Bona sonnent comme une signature et non comme un penchant mégalomaniaque. Tout comme sa volonté de titiller plus d’un instrument que l’on peut interpréter comme une envie de voir les choses bien faites par le perfectionniste qu’il est. Sinon, comment expliquer qu’ici comme dans The ten shades of blues il ait fait appel à des instrumentistes comme le guitariste Sylvain Luc,  le jeune trompettiste Michael Rodriguez, avec qui il a fait le voyage de Yaoundé récemment, ou encore  le batteur Obed Calvaire -qui étaient déjà de la partie en 2009- pour des partitions précises sur des titres de ce nouvel album ?
L’autre constante c’est le recours quasi exclusif au Bana na é, la langue duala. Qu’il manipule jusque dans son intime subtilité avec les intonations qu’elle appelle et qu’il sait céder au français avec une transition quasi parfaite comme c’est le cas dans ‘Janjo La Maya’. Là c’est pour la forme.
Sur le fond, Bona s’appuie comme toujours sur les rythmes de chez lui, donnant corps à cette pensée du philosophe camerounais Fabien Eboussi Boulaga pour qui chacun s’exprime à partir de quelque part. A écouter Bona, on a comme l’impression qu’il dit au monde que son pays est un terreau où foisonnent des rythmes qui mériteraient attention tant leur pertinence rythmique ainsi que leur capacité à se laisser prendre par des thématiques divers plaident pour cela. Le dire c’est peut-être enfoncer des portes ouvertes, mais chez lui ces musiques ont un goût assez particulier, raffiné. ‘Mulema’ ou ‘Socopao’ sont à situer à cette aune là. En faisant un clin d’œil à celui-là qui vit le musicien en lui alors qu’il n’avait que trois ans, devait-il alors offrir des compositions plus dansantes ? L’histoire ne dit pas si Bona s’est posé la question, mais il n’est pas interdit d’imaginer qu’elle lui est passée à un moment ou à un autre par la tête. Lui en tout cas a décidé que cet hommage sera majoritairement acoustique, sans doute pour rappeler la pureté des rythmes de son terroir et la nature qui les accouche. N’y a qu’à bien écouter ‘Uprising of kindness’, ‘Mulema’ ou 'Tumba la Nyama' pour s’en rendre compte.
L’on ne saurait pour terminer ne pas relever ce penchant, cette corde sur laquelle tire Bona, au risque de la briser d’ailleurs, et qui consiste en un concert de voix, les siennes, qui sonnent comme des ritournelles propices aux soirées de conte au village ou aux réunions des femmes qui n’ont souvent que leurs voix pour tout instrument. Un art des voix qui n’est pas sans rappeler ces fameux «romans choraux» dont les Russes Alexandre Adamovitch et Svetlana Alexievitch ont fait une marque de fabrique et qui racontent, entre autres, les peines des femmes de soldats qui attendent, les yeux rivés vers l’horizon, et souvent en vain,  le retour annoncé des amours de leur vie. Les mélomanes seront sans doute dubitatifs devant cette proposition qu’il convient d’écouter plus d’une fois avant de se faire une opinion étayée, tant les subtilités qu’elle recouvre n’apparaissent pas à première vue. Un contre-pied qui au final n’en est une qu’à moitié si l’on pense à l’inscrire dans la lignée du travail artistique titanesque d’un Bona qui n’a décidément plus rien à prouver, mais à qui l’on demandera désormais de pousser son petit jeu encore plus loin. Surtout pour l’ambassadeur qu’il est désormais pour le Cameroun. Car ici plus qu’ailleurs sans doute, le rythme est certes dans la peau, mais n’a pas encore été butiné dans son entièreté. Vous avez dit travail titanesque ?
Richard Bona, Bonafied, jazz, universal, avril 2013, 11 titres
Parfait Tabapsi