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mardi 2 juillet 2013

Émile Youmbi: au commencement était la BD



Emile Youmbi en son atelier d'Odza, Yaoundé; juin 2013.

portrait, arts plastiques

Le plasticien qui nous a reçu en son atelier à Yaoundé compte deux décennies d’expérience dans un domaine qui l’a vu sacrifier ses études pour réussir à la force du poignet. Récit. 

Pour la 9è édition de l’exposition d’art contemporain au Cameroun à la Maison de la coopération allemande à Yaoundé, les organisateurs ont jeté leur dévolu sur Emile Youmbi. Lui à qui était ainsi donné l’occasion de présenter une partie de son travail à une assemblée de connaisseurs qui a ses habitudes ici depuis 2011, depuis que cette institution a décidé, sans être une galerie, de mettre sa salle de conférences et sa cantine sur une brève période à la disposition d’artistes. Histoire de leur permettre de faire voir leur travail et ainsi procéder à la vente des œuvres qui le composent.
Le 27 mai dernier donc, c’était autour du peintre et sculpteur Emile Youmbi d’être à l’honneur. Pour cet artiste pas du tout bavard, ce ne fût pas une mince épreuve à l’heure de décliner les composantes d’œuvres ayant pour fil d’Ariane les ombres dont les silhouettes jalonnaient l’ensemble dans une harmonie heureuse sous des couleurs chatoyantes et étudiées.
Un travail qu’il a préparé loin de là, au quartier Odza où il vit et travaille. Ici, renseigne-t-il quand nous lui rendons visite quelques jours plus loin, l’atelier est en dehors de la maison par ce qu’il a besoin de «plus de concentration» ; et il lui en faut tant les sollicitations sont multiples et d’origines diverses. Mis avant d’en faire un bref éventail, retour sur cette carrière qui a fait de lui l’une des valeurs sûres de l’art contemporain aujourd’hui au Cameroun.
Il est en effet loin le moment où Youmbi se souvient avoir croisé la route de l’art. Dans ses souvenirs, cela remonterait à la prime enfance et à sa rencontre avec la bande dessinée qu’il a appris à aimer au fur et à mesure qu’il grandissait. La pratique de l’art interviendra quant à elle vers la fin de son cycle secondaire. D’abord à Obala, une bourgade à 30 minutes de Yaoundé. Une pratique qui prend la forme du dessin. Le jeune lycéen reprend en effet des scènes de BD au stylo sur papier blanc. «Jusqu’alors, je n’avais encore jamais vu quelqu’un peindre», se souvient-il. Il prendra ensuite le chemin de Sangmélima, plus au sud du pays, où il croisera son premier mentor qui n’est autre que son voisin de banc en classe de Terminale. Une sacrée pêche dans la mesure où André Seppo Toko arrive de Buea où il avait droit avec ses camarades aux cours d’art, et qui forcément en sait un peu plus que le jeune dessinateur. En voyant faire ce dernier, son nouveau pote lui offre son premier attirail : un paquet de gouaches et du papier Canson. Non sans lui recommander de prendre congé des dessins. Un signe du destin que Youmbi saisit avec gourmandise et entrain. «C’est alors que j’ai commencé à chercher les couleurs et à essayer de les associer tout seul, à multiplier des essais à cette fin à n’en plus finir. J’étais inspiré par ce que je voyais autour de moi».

Université
Très vite pourtant, il faut déménager pour Yaoundé où il doit poursuivre ses études à la seule université camerounaise de l’époque. Il prend alors une inscription au département de Maths ainsi qu’au Club des arts plastiques. Le quotidien au campus de Ngoa Ekellé est tout sauf tranquille avec le mouvement estudiantin Le Parlement et ses leaders qui, à la suite de la première guerre du Golfe s’appellent Schwarzkopf, Powell, etc. et ont adopté le vocabulaire guerrier en cours pour faire entendre leurs revendications pour un mieux être dans ce qui apparaît comme une fournaise. Face à eux, les autorités réagissent avec une certaine brutalité et une rupture entre les deux camps apparaît assez rapidement. Pendant ce temps, Youmbi n’a la tête, les yeux et les oreilles que pour l’art. Car au Club, il a découvert l’art abstrait qu’il veut à tout prix domestiquer. Les maîtres en ce Club ont pour noms Gaston Kenfack dit Ken’s, l’historien Idrissou Njoya, le dessinateur de presse en service à Cameroon Tribune Retin, Goddy Leye, Louise Epée de l’Ensemble national, etc.
Ici, le climat est bon enfant malgré l’environnement difficile. Un cocon où mijotent bien de projets dont cette «Nuit colorée» qui permettra à notre jeune premier de sortir de l’anonymat. «Cet événement consistait pour les membres du Club à présenter leur travail. Avec mes propositions, il m’a de suite été donné le qualificatif de maître de la couleur». Quelques temps après, il participe à la création du Collectif Prim’Art qui prend ses quartiers pas loin du campus, à Obili. «Nous étions de jeunes chercheurs et en tant que tel, chacun d’entre nous avait un axe de recherche et proposait un travail qu’il défendait devant le groupe réuni». Inutile de préciser que les nuits seront longues et que ses études en pâtiront. Il opte alors «sans problème aucun» pour l’art qu’il étreint désormais fermement et qui le lui rendra bien dans les années qui vont suivre.
Car très rapidement, il sera question pour l’ado de plancher sur son expo perso après en avoir multiplié avec ses camarades de cordée. C’est alors qu’entre en ligne de compte le directeur du Goethe Institut Kamerun (GIK), un certain Peter Anders dont l’histoire dira un jour sa part dans l’évolution de l’art contemporain au Cameroun. «Grâce à son soutien, le Club a essayé beaucoup de choses qui n’avaient pas encore pignon sur rue ici -comme l’art public- et qui nous a amenés à faire des interventions artistiques dans les quartiers et les marchés». Mais déjà, le Collectif s’essouffle puisqu’il devient difficile de réunir les membres à échéance régulière, surtout que certains ne vivent plus à Yaoundé. C’est alors que Youmbi présente en solo sa première expo au GIK alors situé à l’Avenue du président Kennedy et intitulé «Iconoclast Masters». Nous sommes en 1996 et les œuvres de l’expo questionnent l’identité de leur géniteur. Un travail qui a permis à Youmbi d’entrer en profondeur de la tradition de l’Ouest Cameroun dont il est originaire pour en sonder les messages et les futilités. Une odyssée qui enfantera d’autres expos sur les années qui vont suivre et qui va aboutir après aux fameuses ombres qu’il continue de butiner encore aujourd’hui.
Dans la foulée aussi, d’autres expos vont suivre à Yaoundé, à Douala (espace Doual’art notamment) et à l’étranger. Suivront également des ateliers de perfectionnement partout où il est invité. Et d’invitations, il y en aura. Tout comme les rencontres avec des ténors du monde de l’art comme celle d’avec le feu Aimé Césaire à Fort de France en 2003 et qui l’a marqué à jamais. Peu à peu au Cameroun, son travail commence à porter ses fruits, même si la critique n’a pas été toujours tendre avec lui à ses débuts. Les commandes aussi commencent à affluer. Ce qui ne l’empêche pourtant pas à continuer son travail sur l’identité. Si avant il était porté par le souffle de la découverte et de la présentation de celle-ci, désormais il questionne la tradition à partir de son propre point de vue. «Avant, je travaillais un peu par procuration, à partir des témoignages et autres discours sur mes observations ; désormais je dis ce que je pense de telle ou telle situation plutôt que ce que j’en entends. C’est à mes yeux une continuité logique, sauf que l’univers n’est plus ma tradition, mais le monde entier».

Expos
En 1999, il expose à Doual’art un «Carré-four» au cours duquel il transforme les coques de voitures abandonnées en sculptures. C’est à cette époque qu’il parcourt la capitale économique en compagnie de ses assistants pour récupérer les carcasses d’auto afin de leur donner une nouvelle vie, trois ans après le travail immense de Joseph Francis Sumégné matérialisé par «La nouvelle liberté» érigée au Rond-point Déido. Ce travail, il le faisait convaincu que «chaque période a son expression». Et si l’on n’est pas d’accord avec lui, il assène : «je le crois d’autant plus que dans la foulée, je me suis mis à incorporer des sculptures à mes tableaux parce que je voulais donner un autre regard sur les volumes». A-t-il pour autant convaincu ? Il préfère poursuivre le récit de cette vie de plasticien qui n’a pas encore livré tous ses secrets.
Quelques temps après, il est retenu pour un atelier de formation en sculpture de bronze organisé à Brazzaville avec le financement de l’Union européenne et qui portait sur la «technique de la cire perdue». Il y mordra comme dans une tranche de pastèque au point d’en faire un moyen central d’élargir sa palette créatrice. «Avant cet atelier, je travaillais déjà avec le fer mais il était trop rigide alors que le bronze est plus malléable». Marqué par cette nouvelle technique, il essayera avec succès l’association, a priori impossible, des deux matériaux.
En 2011, avec son compère Pascale Marthine Tayou, il a donné corps au projet «Les flâneurs» que l’on peut apercevoir sur le pont d’Edéa et qui constituait la partie visible et indélébile du cinquantenaire du GIK (Voir Mosaïques N°003). Une œuvre monumentale dont il n’est pas peu fier mais dont il ne compte pas donner plus de résonnance que cela, englué qu’il est aujourd’hui par un autre projet plus gigantesque encore. Un projet est actuellement en train de mûrir à la Communauté urbaine de Douala (CUD) et pour lequel Youmbi jouera un rôle central : il est question d’ériger une sorte de mémorial en l’honneur d’un fils douala au lieu dit ‘Feu rouge Bessengué’ à Douala. Si le plasticien ne souhaite pas s’étendre longuement sur une œuvre attendue par la CUD et la famille, c’est qu’il est très occupé, «stressé même», par un travail de sculpture de huit œuvres en bronze qui prendront bientôt le chemin de la France où il sera exposé. Avec ses assistants, il y travaille jour et nuit depuis quelques semaines et croise les doigts afin d’être prêt à échéance dite. Un défi pour celui qui a achevé il y a peu une œuvre sur la célébration du cinquantenaire de la réunification du Cameroun actuellement exposé au lieu dit ‘Carrefour Sodiko’ à Bonabéri, ou encore le buste de Senghor réalisé il y a quelques années et qui trône au campus de l’Université de Yaoundé II à Soa.
Parfait Tabapsi

Emile Youmbi en quelques dates
1969 : naissance
1990 : reproduit les BD
1993 : fonde avec d’autres le Collectif Prim’art à l’université de Yaoundé
1996 : première expo perso à Doual’art
2002 : expo ‘Couleurs de la francophonie’ à l’espace Kiron à Paris
2003 : expo ‘Racines et résonnances’ à l’espace Atrium à Fort de France
2006 : participation au OFF du Dak’Art et au salon d’art contemporain de Zurich
2008 : 2è participation à ‘The last picture show’ à Douala et au Palais de l’Unesco à Paris
2012 : expo ‘Regards’ à Louveciennes à Paris

Tamar Tientcheu: le théâtre, ma foi



Portrait

Tamar Tientcheu, Yaoundé, IFC, juin 2013
La comédienne croit en l’avenir du quatrième art et se donne sans compter.

Depuis l’année dernière, le public de Yaoundé ne l’avait vu que de loin. Depuis «Confessions de femmes» -un texte de Wakeu Fogaing mis en scène au Cameroun par Eric Delfin Kwengoué- en effet, on ne l’apercevait ici qu’à travers le tube cathodique –diverses séries-ou alors sous pellicule –le Blanc d’Eyenga notamment réalisé par Thierry Ntamack. Une «absence» que la programmation des Scènes d’ébène a heureusement comblée. Pour elle et pour le public. Car Yaoundé pour Tamar Tientcheu fait partie de l’un de ses endroits qui comptent. Devant le public donc, et sans y avoir été préparée, malgré qu’elle venait de le jouer en France, et plus précisément au Théâtre 95 de Cergy-Pontoise dans le cadre du festival Cultures africaines, elle est montée sur les planches avec une certaine soif. Pour rentrer dans l’univers d’un conte intitulé «La fille au masque de bois». A la grande surprise du public, elle a su donner d’elle-même pour être à la hauteur de cette opportunité, permettant de voir que son carquois artistique avait pris de la profondeur, que sa palette s’était élargie avec bonheur. L’on pourra toujours lui remonter les bretelles sur certaines orientations scéniques mais elle a réussi le pari de faire tenir le public exigeant de Yaoundé jusqu’à la fin.
C’est que chez Tamar Tientcheu, il y a une douce générosité et un sens de la solidarité qui manque souvent au milieu artistique. Et pour mieux saisir cette spontanéité, il faut sans doute remonter à ses origines. En cette année 2002 où elle rejoint une joyeuse troupe composée des Eric Delfin Kwengoué, Norma Ichia, Corine Kameni et autres Charlotte Ngo Ntamack à la Maison des jeunes et des cultures de l’archidiocèse de Douala (MJC). Où sous la coupe de Théodore Kayessé elle va faire ses humanités artistiques et nourrir ses fondations. Deux années durant, elle va s’échiner à tenir le pari difficile de ne pas rester à la traîne d’une équipée qui a depuis montré son know how. Après quoi elle s’en ira voir du côté du Maluki théâtre de son aînée Dovie Kendo. Avec ses camarades, elle donnera vie aux «Petites histoires de Roland Fichet», avant d’enchaîner avec d’autres créations comme «kaba Ngondo» de Jonas Embom.
Malgré tout, la vie artistique n’est pas des plus simples. Au creux de la vague, elle ne pense qu’à se faire un nom. «Je ne suis pas du genre à baisser les bras», lâche-t-elle, un sourire en coin. C’est pourquoi quand elle le peut, elle enchaîne des séances de formation et/ou de recyclage comme cet atelier organisé par la Compagnie Feugham de Bafoussam à Dschang en février 2009 sur le jeu de l’acteur et la mise en scène. Occasion qui lui permettra de nouer une solide relation avec Wakeu Fogaing et Kouam Tawa, les deux têtes de la Compagnie. Qui, après l’atelier, lui ouvriront leurs portes pour continuer à lui instiller cette graine de comédienne qui lui a depuis servi. «A eux, je dois une fière chandelle et ne cesserai de les en remercier. Tout comme je dois beaucoup à d’autres, comme à Tony Mefe, le concepteur des Scènes et à tous ceux avec qui j’ai travaillé jusqu’ici.» si le théâtre ne lui permet pas encore de gagner sa vie, elle reste convaincue que «l’avenir sera autrement. Je demande simplement aux pouvoirs publics de nous aider à y croire.» Pour l’instant, elle travaille à cette fin en étant toujours en forme sur les planches comme on a pu le constater avec son dernier spectacle. En attendant que «Confessions de femmes trouve des dates à l’étranger. Ce spectacle sur le sexe dit faible mérite d’être regardé hors du Cameroun.»
Parfait Tabapsi

vendredi 7 juin 2013

Le pouvoir de l’absent



Théâtre

Jean Felhyt Kimbirima, juin 2013, Yaoundé.
Pour qui n’a pas lu Sony Labou Tansi, le comédien et metteur en scène Jean Felhyt Kimbirima nous l’a rappelé avec force lors d’une adaptation de son texte Le point virgule. Et cela au cours d’une soirée où le public avait répondu présent comme souvent au cours de cette semaine théâtrale qui, sans peut-être rentrer dans les anales, n’en constituera pas moins un moment important de la vie de cet art dans un pays où il a par le passé écrit de belles pages.
Sur la scène de l’IFC de Yaoundé, Kirima a su donner toute la tension que charrie ce texte. Cela en interprétant avec empathie et détermination le personnage de Zenouka qui souffre dans sa chair d’avoir été la main qui a mis fin au séjour sur terre  son frère d’arme, le colonel Adinoso. Un Adinoso qui, sans doute pour étendre son pouvoir, avait cocufié son bourreau au point de lui faire deux enfants dans le dos avec son épouse Yvonne. Et avant de tomber sous les balles, il le fera savoir à Zenouka dont la vie sera transformée à jamais dans la foulée. Cela parce que ce dernier n’arrive plus à donner la pleine mesure de son amour à son épouse en qui il voit et sent la souillure d’Adinoso ; un ressenti qui l’empêche d’assurer comme il se doit son devoir conjugal. Au point où, par amour, il assassinera sa chère Yvonne, croyant retrouver ainsi une ataraxie qui lui manquait tant. Une erreur dont il s’apercevra par la suite avant lui aussi de sombrer dans une descente aux enfers que le comédien laissera au public d’imaginer la fin.
Avec son jeu tout en justesse, le Congolais Kirima a tenté et réussi le pari de rendre intelligible un Tansi que l’on sait difficile. Et ce n’est pas le moindre mérite d’un comédien qui a su se muer également en plusieurs personnages. Le plus fort aura été sa capacité à inoculer au spectateur toute la tension et le tourment existentiel d’un Zenouka qui finalement n’était qu’un simple humain sous son uniforme et son arme. C’est sans doute ce qui a expliqué le costume, le plus simple appareil, du comédien. Une vanité en somme d’un pouvoir terrien finalement infime ou insignifiant devant le pouvoir d’un mort, fût-il absent. Et c’est là sans doute la leçon de ce spectacle où le dialogue métaphysique et physique se mêlait dans une harmonie que seul peut permettre le théâtre total cher aux Africains. De voir ainsi le mort s’installer dans le mental, voire la conscience d’un vivant renforce le postulat de Birago Diop sur ces ancêtres qui sont toujours parmi nous et à qui nous devons respect et considération.
Ce qui est loin d’être l’apanage de ces citadins de plus en plus nombreux qui parsèment les contrées d’Afrique et sont en prise avec les us d’ailleurs qui les confortent dans un hybridisme finalement de mauvais aloi pour l’avenir. Faut-il dès lors craindre une certaine déréliction ? Le spectacle en met en tout cas en garde. Surtout quand on entend Zenouka lâcher dans un dépit existentiel : «en mourant, le colonel Adinoso a tué un vivant, et ce vivant c’est moi». C’est dire combien notre sort est lié à ceux des nôtres qui nous précèdent dans l’au-delà où la vie se poursuit en parallèle à cette terre qui n’est pas finalement simplement de la poussière. Au bout de cinquante minutes, on sort de ce Point virgule transi, non pas de peur, mais de la détermination à avoir plus de considération pour les absents dont le pouvoir est plus grand qu’on ne le croit, mais également pour Tansi que l’on se décide de parcourir à nouveau, plus de 20 ans après sa disparition.
Parfait Tabapsi

mardi 4 juin 2013

Le pessimisme joyeux de Kocou Yémadjé


Théâtre
L’un des buts du théâtre à coup sûr, et on a tendance de plus en plus à l’oublier, c’est d’assurer la fonction cathartique. De permettre au public, à travers une proposition digeste, de prendre conscience de la vanité de son existence et d’en trouver le moyen de la rendre plus joyeuse, moins stressante, plus intéressante. Avec La consultation, le metteur en scène béninois, qui connaît bien le Cameroun et son théâtre par ailleurs, a donné le ton du festival Scènes d’ébène d’Afrique centrale qui ouvrait ses portes samedi dernier avec un numéro tout aussi appréciable du Camerounais Junior Esseba qui avait mis en scène un texte interpellateur du centrafricain Etienne Goyémidé.
Le prétexte de la catharsis proposé au public de l’IFC de Yaoundé ce lundi 3 juin n’était autre que le dialogue entre patient et médecin dans le cabinet d’icelui. Prétexte parce que cette consultation fournira l’occasion de supputer et finalement de diagnostiquer notre rapport à l’existence. Cela en recourant à une comédie tranchante et délirante qu’a su si bien rendre les deux protagonistes qui auront promené le public dans les méandres de la vanité et de la sottise humaine. Alors on a ri, et bien ri d’ailleurs. Au point qu’à la fin, on pouvait s’entendre dire de son for intérieur «pourquoi pardi avons-nous tant ri là où nous devions plutôt plaindre notre sort ?». Ont ainsi été décortiqué nos rapports à nos semblables, aux technologies de l’information et de la communication ; notre art de sublimation de nous-mêmes ou encore la question de la confiance en soi.
Oui, avec un jeu sans fioriture, signe d’une direction d’acteur à toute épreuve, et dans un décor dépouillé, Yémadjé a donné toute sa force au texte de Daniel Defilipi. Une simplicité dans la mise en scène qui nous a ramené aux fondamentaux du théâtre –quand il se jouait encore en plein air- pour un festival qui en avait besoin dès le premier soir vu qu’il a décidé lui aussi de revenir pour cette 9è édition aux bonnes recettes initiales qui en son temps faisait courir les foules. Il ne reste plus qu’à espérer que les soirées prochaines seront du même acabit. Yémadjé pour sa part a ouvert la voie et sera sur les planches samedi prochain avec une autre grande dame de la scène Florisse Adjan... qui n’a pas boudé son plaisir lors de la représentation d’hier.

Parfait Tabapsi

lundi 27 mai 2013

2è guerre mondiale en France : Solidarité, maquis et trahison


Littérature
Avec Le terroriste noir, Monénembo rend hommage à un soldat africain qui organisa un maquis de la résistance pendant l’occupation allemande.

Pour moi qui n’avais encore jamais lu Tierno Monénembo, Le terroriste noir a été une belle rencontre. Une de celles qu’on oublie difficilement quand on est passionné par la littérature et l’Afrique, ce continent dont on n’a décidément pas fini de raconter ou de romancer l’histoire des héros qui au fil des œuvres, et qui épousent des batailles et des causes humaines tout simplement. Avec son dernier roman, Monénembo met en scène dans un village français, et ce durant trois ans, la vie d’un tirailleur d’origine guinéenne qui du haut de son expérience militaire organisa la résistance à l’occupant allemand. Ce «Quelqu’un qui, à un moment où sa race passait pour la plus vile de l’humanité, a réussi à s’imposer sur tout un canton de France» (P.178) Un militaire fier et sociable à souhait qui en ce laps de temps a réussi à marquer l’histoire d’un village des Vosges au point d’être reconnu bien de décennies par la municipalité qui érigera un monument en sa mémoire.

Sur le plan esthétique, l’auteur a choisi le je narrant placé dans la bouche d’un tiers, en l’occurrence une admiratrice de ce héros de la résistance. Mais il n’y a pas que cela ! La narration est bien ancrée dans le parler local de la langue française qui en rajoute sur la vraisemblance. Il y a certes quelques zones d’ombre où le lecteur aurait aimé en savoir davantage, mais cela accroit l’intérêt de la lecture. Si bien qu’à la fin toute l’histoire est reconstituée dans la tête du lecteur.

Pour ce qui est des leçons que le livre suggère, il y en a plusieurs. D’abord l’esprit de solidarité que les villageois auront manifesté à l’égard d’Addi Bâ en le recueillant, en lui offrant gîte et couvert, en le couvrant de leur affection et en le protégeant de leur mieux de la menace allemande constituée de la Gestapo et de l’armée de Hitler qui sillonnaient en ces temps d’occupation le village et le voisinage. Addi Bâ à son tour le leur a bien rendu en ayant un comportement des plus sains. Ne cherchant pas par exemple à profiter des avantages de l’uniforme, mais mettant son expérience en faveur de l’organisation d’un maquis structuré à la barbe de l’occupant qui finira malheureusement par le démasquer à partir certainement d’une trahison qui demeurera un mystère. De voir ainsi un village français être solidaire d’un Africain en ces temps de colonisation tous azimuts, de guerre et d’occupation ne peut qu’interroger sur la tolérance qui semble avoir foutu le camp chez les officiels français 50 ans plus loin.

L’autre leçon que l’épopée de Bâ dans les Vosges enseigne c’est que le désir de liberté et de libération n’a pas de frontières et que tout le monde peut y contribuer en jouant sa partition. Certes d’autres œuvres ont montré comment la France dût son salut aux étrangers, notamment avec le débarquement de Normandie, mais de voir ainsi un soldat d’origine africaine organiser le maquis de la résistance dans le pays profond n’est pas courant dans l’univers de la créativité artistique et littéraire. Ce faisant, le livre pose la lancinante question du sort de ceux qu’on appela les tirailleurs ; eux qui continuent à jouir de broutilles à côté de leurs camarades français. Ce sort-là continuera-t-il e durer et de les apitoyer ? Monénembo a pour sa part ouvert la voie de la reconnaissance tout au moins, avec en filigrane, on le devine, l’espoir que les gouvernements français iront plus loin. C’est à ce prix-là sans doute que cette autre blessure de la 2è guerre mondiale sera pansée.

Parfait Tabapsi

Tierno Monénembo, Le terroriste noir, Paris, Seul, août 2012, 230 pages

jeudi 18 avril 2013

Uwe Jung : Passionné de l’histoire coloniale germano-camerounaise

Patrimoine

Le bibliothécaire du Goethe Institut est un incollable de cette histoire qu’il aime bien partager.
Physiquement, il ne passe guère inaperçu. Le responsable de la bibliothèque du Goethe Institut Kamerun (GIK) n’est pourtant pas qu’une force de la nature. Lui qui valorise son temps libre à explorer l’histoire de la colonisation allemande au Cameroun. Avec un certain entrain d’ailleurs. Oui Uwe Jung est comme tombé amoureux de ce pan de l’histoire de son pays depuis dix ans qu’il est à Yaoundé. Arrivé ici au départ «pour un projet qui a fait long feu», il est resté sans doute par curiosité.

Une curiosité qui depuis son recrutement en 2005 au GIK est allée crescendo. En se voyant confier la responsabilité de la bibliothèque, il a trouvé là un signe du destin pour poursuivre son envie de connaître l’histoire de la rencontre de son pays d’accueil et de son pays d’origine. Surtout qu’il a trouvé dans la bibliothèque un important fond sur l’affaire. Dès lors «connaître cette histoire devient important à [ses] yeux, et pas que pour [son] travail seulement». Il sera aidé dans cette quête par son background universitaire, lui qui, à Humboldt à Berlin, a appris aux côtés du Pr Albert Wurz qui lui a visiblement transmis le virus de l’histoire africaine.
Il plonge ainsi dans les archives parfois bien rares mais ô combien intéressantes. Où il trouve que «à côté de l’histoire officielle, il y a d’autres pans inconnus, plu secrets». Tout naturellement, son attention est focalisée sur Yaoundé. Commence alors la recherche de toute relique ou archive sur cette histoire camerouno-germanique. Recherches qui l’amèneront notamment aux Archives nationales et qui lui permettront de se rendre compte de ce que «beaucoup d’actes officiels manquent à l’appel. Mais j’ai trouvé des actes clôturés en 1914 au début de la guerre. Ceux d’après ont été vraisemblablement détruits pendant la 2è guerre à Postdam en RFA même, ainsi qu’après le traité de Versailles».
Mais déjà, il a découvert que «Yaoundé n’a jamais été la capitale la capitale politique du Cameroun du temps de l’occupation allemande. Buea est resté capitale jusqu’à la fin». Une révélation qui rame à contre courant de bien d’études sur la question et qui en appelle à une authentification. En attendant, voici son argumentation : «en 1910, il y a une éruption volcanique à Buea et les colons se retirent pour mieux revenir une fois le danger évacué». Il a aussi noté qu’avec la passation de pouvoir, les nouveaux colonisateurs ont détruit nombre de sites de la colonisation allemande. Pour l’avenir, il souhaite que l’histoire soit «démocratisée, c’est-à-dire qu’il faut donner la possibilité à chacun de s’intéresser à l’histoire». Au GIK d’ailleurs, ils y aident ceux qui le veulent bien au moyen d’archives tenues. Archives où l’on pourra se rendre compte que «sans Georg Zencker, Yaoundé n’aurait jamais existé», que «un poste allemand a été créé pas loin du pont sur le Mbam en 1893», ou encore que «il y a une odeur de corruption entre Allemands et Camerounais à la station de Yaoundé». Des choses qui rendent cette odyssée dans l’histoire récente du Cameroun plus que succulente. Ça vous dirait ?

PT.

vendredi 12 avril 2013

Ambroise Kom :Je suis un citoyen libre de sa parole

Interview Littérature

Après une quinzaine d’années de va-et-vient entre le Cameroun et l’étranger, l’un de nos plus valeureux chercheurs et critique littéraire est rentré au bercail il y a quelques semaines. Avec sous le bras un énième recueil de ses textes d’analyses des œuvres africaines produites localement ou en diaspora. Occasion pour nous de lui rendre une petite visite et d’avoir une conversation à bâtons rompus sur nombre de sujets concernant la vie littéraire et critique en ce moment où l’on a en mémoire le fameux colloque de Yaoundé organisé en avril 1973 sous la houlette de l’un de ses mentors Thomas Méloné. Et comme à son habitude, il n’a fui aucune question, répondant avec la même verve qu’on lui connaît, lui qui par ailleurs est l’un des piliers du projet de l’Université des Montagnes de Bagangté dans le cadre de l’Association pour le développement de l’éducation (AED).

Entretien avec Parfait tabapsi

Ambroise Kom
En lisant le titre de votre dernier ouvrage, on a comme l’impression qu’une certaine urgence a présidé à sa préparation et à sa publication, ce d’autant plus que les manifestations des «indignés» enrayaient la planète entière. Est-ce bien cela ?
Il me semble qu’une indignation peut en cacher une autre. Vous faites sans doute allusion à Stéphane Hessel dans votre référence aux manifestations des indignés qui enrayaient la planète entière. Le génie des grands esprits comme Hessel est de trouver le mot juste ou la formule idoine pour résumer une situation qui prévaut à un moment donné de l’histoire. C’est ce qu’on a connu par exemple avec Frantz Fanon lorsqu’il publie «Les Damnés de la terre». Contrairement à ce que vous suggérez, mon ouvrage n’est nullement le fruit de quelque urgence. Il s’agit essentiellement, comme vous l’avez vu, d’une collection d’essais produits au cours des 20/25 dernières années de ma carrière. Et ici, l’indignation renvoie davantage à Yambo Ouologuem puisque le devoir d’indignation «subliminalise» le devoir de violence. L’indignation ayant présidé à ma démarche intellectuelle, il m’a semblé que le devoir d’indignation résumait assez bien le contenu de l’ouvrage. J’avais d’abord proposé «En attendant le messie…» comme titre mais l’éditeur a trouvé cela un peu trop provocateur !

Parlant de Frantz Fanon justement, il a dit dans «Les damnés de la terre» que la mission de l’écrivain africain c’est de «secouer le peuple (…) de se transformer en réveilleur du peuple», cela par la production d’une «littérature de combat, une littérature révolutionnaire». Vous situez-vous dans cette perspective fanonienne en écrivant ou avez-vous d’autres motivations ?
Par certains côtés, je suis effectivement un disciple de Fanon mais je ne saurais prétendre me situer au même niveau que l’illustre analyste de la condition du dominé. Nous avons hérité de Fanon des concepts pertinents pour décrypter notre réel et c’est ce que j’ai essayé modestement d’exploiter. Nous ne devons pas nous fatiguer de lire et de relire Fanon dont l’œuvre n’a point de rides.

A vous lire, l’on voit bien que la méthodologie critique que vous convoquez pour analyser les écrits des auteurs africains et de la diaspora sortent des sentiers de l’orthodoxie académique occidentale. Quelle en est la justification ?
Je ne sais pas ce que vous entendez par «orthodoxie académique occidentale». J’ai toujours été et je demeure un critique africain des productions culturelles des peuples noirs d’ici ou d’ailleurs. Pour y parvenir je recours aux concepts les plus opérationnels qu’ils aient été élaborés par des Asiatiques, des «Occidentaux» ou des Africains. Je ne me suis jamais refugié derrière des frontières par choix idéologique. Partout où je trouvais des sources fécondantes, je m’y abreuvais. Et il vous appartient de juger du résultat qui se trouve en partie dans cet ouvrage.

Votre «subalternité consciente» vous range dans ces études postcoloniales qui pour d’aucuns –à l’instar de Jean-François Bayart- constituent une sorte de «carnaval académique» de mauvais aloi. Quels arguments leur brandissez-vous ?
Je n’ai pas d’arguments particuliers à opposer à qui que ce soit pour affirmer ma subalternité. Je la démontre. J’ai cité Jean-François Bayart en passant parce que j’avais trouvé sa formule un peu curieuse. Mais en fait, la thèse de Bayart est assez simple puisqu’il prétend essentiellement que les théoriciens de l’Hexagone ont aussi étudié la condition du subalterne bien avant les Asiatiques et autres universitaires américains. Et donc qu’il n’y a rien de neuf dans ce concept. C’est son avis et ce n’est pas le mien. Je considère qu’au-delà de la contribution des théoriciens français que cite Bayart, des critiques d’autres horizons tels que Spivak, Said, Bhabha, Fanon, etc. ont contribué de manière significative à construire l’identité du subalterne.

L’exil et la diaspora africaine irradient vos écrits. De quel poids ces deux thématiques pèsent-elles dans la pensée africaine actuelle ?
Je n’invente ni l’exil ni la diaspora. Il s’agit d’une réalité qui impacte la vie africaine contemporaine. La littérature ou plutôt la culture africaine produite en exil par la diaspora africaine est de loin supérieure à la production qu’on trouve sur le continent, surtout en pays francophone. La qualité de l’expertise africaine de la diaspora est de loin meilleure que la continentale. Depuis la fin des années 1980, la diaspora africaine en Europe et en Amérique du Nord est d’une importance qu’il faut être sourd et aveugle pour ne pas en tenir compte. Et cela se voit dans le domaine culturel et économique. Comment oublier qu’au cours des 15 dernières années je vivais à cheval sur l’Afrique, l’Europe et l’Amérique du Nord puisque j’enseignais aussi bien au Cameroun qu’aux USA en transitant constamment par l’Europe où je faisais pas mal de rencontres avec la diaspora dans mon effort de promouvoir l’Université des Montagnes (UdM). La diaspora camerounaise apporte une contribution importante à l’UdM et j’ai dispensé plusieurs enseignements sur l’exil en général et sur la diaspora africaine en particulier. Il s’agit d’une problématique très riche dans le travail que je fais aussi bien dans l’enseignement que dans la construction de l’UdM.